✍ L’Histoire entre érudition et philosophie. Étude sur la connaissance historique à l’âge des Lumières [1993]

por Teoría de la historia

865773602Chantal Grell propose dans ce livre un vaste panorama de l’historiographie française de la période des Lumières et éclaire des aspects encore mal connus de la connaissance historique entre le Grand Siècle et la ‘révolution’ romantique. Généralement abordée à travers ses auteurs les plus illustres, Voltaire et Montesquieu, l’historiographie de cette période comportait bien des lacunes, alors que de nombreux indices témoignaient d’un réel engouement pour l’histoire. L’importance de la discipline dans la pensée des Lumières, l’intérêt porté à la ‘philosophie de l’histoire’ n’étaient plus à démontrer. Encore convenait-il d’analyser précisément ‘la place de l’histoire dans un système de représentations en pleine mutation’ (p. 14). C’est ce que propose l’auteur, à travers les grands thèmes qui ont interrogé le siècle, après les profondes transformations de la culture historique en France dans les années 1680-1750. Avec l’évolution vers une sécularisation du savoir, l’abandon des cadres contraignants de la théologie et de la référence biblique, l’histoire cherche sa voie entre érudition et philosophie, sans parvenir à articuler la complémentarité de deux approches dont la synthèse paraît impossible. Comment comprendre l’évolution du savoir historique au XVIIIe, les blocages d’une connaissance qui ambitionne d’englober toutes les formes de l’activité humaine? Comment mesurer la contribution des différentes parties à la discipline pour répondre aux nouvelles exigences scientifiques? Trois chapitres évoquent les domaines privilégiés que furent les origines, l’Antiquité et la France, tirant de l’oubli des ouvrages méconnus, pour reconstruire de façon très érudite et à l’aide d’exemples significatifs, la logique et le sens des interrogations, l’évolution des idées et des thèmes, la dynamique de la réflexion et de la recréation permanentes dans le domaine de la connaissance historique, nous faisant découvrir à l’occasion des interprétations qui ne manquent pas de saveur. Dans la masse des publications, l’histoire des origines se détache comme le domaine privilégé de la confrontation entre histoire sacrée et histoire profane et donne lieu à de nombreuses hypothèses. L’impossible harmonisation des chronologies favorise le scepticisme, mais c’est l’histoire naturelle qui contribue le plus à la ruine du mythe de la Bible comme source de connaissance. Une analyse subtile du cheminement de la pensée théorique et des expériences érudites suit les avancées et les reculs de la connaissance historique jusqu’à l’apport décisif de Nicolas Fréret. Affirmant la spécificité de la connaissance historique, il entreprend de définir des règles de critique et de nouvelles méthodes qui mobilisent toutes les sciences disponibles-géographie, histoire des langues, des religions etc., anticipant sur ce qui devait devenir les ‘sciences auxiliaires’. L’auteur insiste à juste titre sur la cohérence de la pensée et de la démarche de ce grand érudit, dont les travaux relancent l’histoire académique et ouvrent de nouveaux horizons à la recherche sur les civilisations les plus anciennes. Conjuguées à la critique des philosophes, ces recherches pionnières qui n’auront d’écho qu’un siècle plus tard, aboutirent paradoxalement aux constructions imaginaires les plus aventurées pour combler l’énigme des temps primitifs. Dans la quête mythique d’un peuple originel le succès de l’Atlantide couronne, dans les années 1770-1780, ‘un siècle de recherches sur le peuple instituteur du genre humain’ (p. 105). Par ailleurs l’étude de la ‘mentalité primitive’ et l’interprétation symbolique chrétienne donnaient lieu à une réécriture de l’histoire à travers des clefs interprétatives qui comblaient d’aise les physiocrates et redonnaient un sens à l’histoire des origines. Le triomphe du mythe fermait pour un temps le débat dans un domaine où, conclut l’auteur, eu égard aux connaissances du temps, ‘l’établissement de certitudes relevait de l’impossible exploit’ (p. 122). Il est difficile de rendre compte de toute la richesse d’un ouvrage qui couvre un champ excessivement vaste dans un domaine que l’auteur maîtrise parfaitment. Sur l’histoire de l’Antiquité, les spécialistes disposeront bientôt de sa thèse sur les représentations sociales, politiques, littéraires et esthétiques de la Grèce et de la Rome païennes (Le XVIIIe siècle et l’Antiquité en France). C’est au mythe antique qu’est consacrée la troisième partie du livre, d’une lecture stimulante, avant de nous inviter à une incursion dans le ‘légendaire national’ et de s’attaquer aux défis de la science diplomatique et de l’érudition mauriste. Après l’histoire au service du prince qui connaît son apogée au XVIIe siècle, et qu’illustre bien le mythe de Jeanne d’Arc ou celui des origines de la monarchie, aux rois légendaires (Saint-Louis, Henri IV) incarnant un idéal moral, succède un nouveau modèle avec Voltaire et l’image du despote éclairé (Louis XIV). Dans le contexte de la crise de l’absolutisme et du débat sur la souveraineté, les théories divergentes sur la conquête franque ou l’histoire mythique des Gaulois qui triomphe à l’époque de la Révolution, montrent comment l’érudition elle-même ne peut se détacher des enjeux politiques dans un siècle où domine une histoire partisane peu soucieuse de vérité et où aucune synthèse ne paraît possible. L’auteur conclut à une impression de discontinuité des temps entre le temps long des civilisations et le temps court des ‘siècles’ heureux et à l’absence d’une nécessaire mise à distance. C’est ainsi que l’Antiquité donne lieu, à une confusion entre présent et passé où l’histoire n’est qu’un prétexte et devient modèle, ‘miroir imaginaire’ des temps à venir. Si des éléments se sont mis en place pour favoriser l’essor de la science historique, malgré les nombreuses discussions et les percées significatives auxquelles elle a donné lieu et pour des raisons qui tiennent en partie à la place de l’histoire dans la culture des Lumières, celle-ci demeure comme figée, inachevée. Ce bilan d’un siècle de recherches et de débats, cette incursion systématique au coeur de la connaissance historique des Lumières ne clôt certes pas le champ des recherches sur les voies encore obscures qui ont assuré les bases de la science historique au XIXe siècle. Reste que ce livre constitue une étude stimulante du champ épistémique d’une discipline appelée à de nombreuses mutations.

[Raymonde MONNIER. “L’histoire entre érudition et philosophie. Etude sur la connaissance historique à l’âge des Lumières, Chantal Greil (Paris, PUF, 1993), 304 p.”, in History of European Ideas, vol. XXI, nº 6, pp. 787-788, 1995]