✍ Histoire de France [1833-1844/1855-1867]

por Teoría de la historia

Equateurs0801_HistoireFranceGaule_MicheletAucun de ces trois volumes ne parle du XIXe siècle et pourtant tous y sont étroitement reliés par leur auteur et par leur objet. Il faut saluer comme un événement la réédition de l’intégralité de l’Histoire de France de Michelet, dans un format facile à manier. Depuis l’édition des Œuvres complètes par Gabriel Monod à la fin du XIXe siècle, nul éditeur ne s’y était risqué. Ni la collection «Bouquins», ni les Œuvres complètes publiées chez Flammarion n’ont proposé cette intégralité. Lacune majeure pour ce «saint Patron» de l’histoire qui n’ambitionnait rien moins que la résurrection intégrale du passé… Les dix-sept volumes prévus couvrent la totalité de cette histoire, des origines au règne de Louis XVI, y compris les «Éclaircissements» et l’«Appendice» qui fournissent à la fois l’administration de la preuve, un ensemble de citations, des commentaires: on y voit Michelet à l’œuvre, en quelque sorte, dans ces textes où le ton autobiographique se fait parfois entendre. On saluera de prime abord la double introduction de Paul Viallaneix et de Paule Petitier, qui se complètent pour mettre en perspective la portée de l’œuvre de Michelet –avec un émouvant rappel autobiographique dans le cas de Paul Viallaneix. Et on rappellera la présence, dans le deuxième volume, du célèbre «Tableau de la France», qui constitue en lui-même une partie autonome (et déjà rééditée en tant que tel) tout en donnant la clef de la philosophie micheletienne de l’histoire. La lecture d’une histoire à la fois savante, psychologique, romancée, engagée produit un double sentiment sur le lecteur actuel, en particulier lorsqu’il se dit historien: celui d’un éloignement difficile à combler avec une écriture de l’histoire qui n’est plus, ne peut plus être de mise; mais aussi celui d’une liberté perdue. Histoire téléologique, intentionnelle, au service d’une cause, certes; mais un mélange rare de démonstration fondée sur le document d’archive –qui va dès lors entreprendre sa marche vers la sacralisation– et d’intuition bienvenue. Remarquable apparaît en particulier l’articulation entre des trajectoires individuelles et des mouvements collectifs. Remarquable aussi, au delà de la maîtrise d’un savoir encyclopédique, laEquateurs0802_HistoireFranceCroisades_Michelet restitution de celui-ci dans une langue claire et accessible. Remarquable, enfin, l’articulation entre le présent de l’écriture –qui est aussi histoire: on sait comment Michelet date de la Révolution de 1830 l’origine de son projet– et le passé de l’objet: deux dimensions temporelles indissociables, car, comme le rappelle Paule Petitier, pour Michelet, «écrire l’histoire, c’est la faire». Dire de cette Histoire de France qu’elle se lit comme un roman apparaît comme un crime de lèse-majesté. Or, dans l’introduction au choix de textes qu’elle a sélectionnés, Paule Petitier n’hésite pas à comparer l’œuvre monumentale de Michelet à des monuments littéraires qui partagent avec celle de l’historien l’ambition de constituer une œuvre totale ou une œuvre-monde: La Comédie humaine, Les Rougon-Macquart, À la recherche du temps perdu. L’invitation est tentante et la lecture de l’Histoire de France au prisme de Proust, de Balzac et de Zola ne manque pas d’arguments. Le côté Proust pour le souci commun d’«épopée de la mémoire», de réminiscence, de présence du moi; le côté Balzac pour cette retranscription, sur un autre mode certes, d’une comédie humaine à travers les siècles, mais aussi pour ce morceau de littérature panoramique, pour le recours au spirituel, au psychologique, pour la révélation de ce qui n’était pas visible, par le recours conscient à la dramatisation; le côté Zola, enfin, pour l’idée de cycle, captée chez Vico, adaptée à l’histoire de la nation France vue au travers d’un «imaginaire vitaliste et organique». Histoire de France? Certes, mais, lorsque le besoin s’en fait sentir, Michelet élargit la perspective à une dimension européenne, voire mondiale. Histoire des grands Equateurs0802_HistoireFrancePleBelCharlesV_Michelethommes? Certes, mais aussi du peuple, dont Michelet se flatte d’être issu, lui le «barbare», et dont il dit la fierté d’être le premier à en faire, dès le début chronologique de cette œuvre, un acteur de l’histoire. Les femmes ne sont pas absentes de cette histoire. Elles y occupent une place comme dans aucune autre Histoire de France, pendant longtemps. Croyances, sociabilité, sensibilités, symboles, arts, alimentation, goût, vêtements, musique, rien n’échappe aux sens en éveil de Michelet. Là réside une modernité qui subsiste encore dans cette œuvre qui appartient pourtant à l’historiographie. Qu’on la lise dans son intégralité (à ce jour, les cinq premiers tomes sont parus) ou dans le choix de textes proposés ici, l’Histoire de France de Michelet demeure une irremplaçable leçon d’ambition et de modestie.

[Jean-Claude CARON. “Jules MICHELET, Histoire de France, choix de textes présentés par Paule Petitier”, in Revue d’histoire du XIXe siècle (Paris), nº 37, 2008]

Equateurs0803_HistoireFranceCharlesVI_MicheletPlus les dirigeants sont incultes et priapiques de l’instant, plus ils confondent la morale, leur pouvoir et l’Histoire, utilisée comme hochet supplémentaire à leurs discours comme pitch. C’est alors qu’en toute occasion ils enfument les citoyens dans les pompes du kitsch historique: moins ils ont de perspectives, plus ils multiplient les lignes de stuc et de fuite. Olivier Frébourg, écrivain et fondateur des éditions des Equateurs, a choisi de leur opposer la légende selon Michelet, l’historien qui fait vraiment vivre et parler les morts, le démiurge qui déteste la norme du récit et les excès du pouvoir personnel. «Orage et soleil». En décembre 2007, le Frébourg décide de rééditer sur un an, dans une cavalerie de papier légère, populaire, d’un caractère lisible et sans notes, les 17 volumes de l’Histoire de France -selon le découpage effectué par Michelet dans la dernière édition publiée de son vivant, l’édition Lacroix. Il demande à Paul Viallaneix, qui a établi chez Flammarion l’édition critique des oeuvresEquateurs0804_HistoireFranceJeanneDarcCharlesVII_Michelet complètes, d’entreprendre ce travail de guérillero éditorial. Mais Viallaneix a 83 ans. Il n’écrira qu’une préface générale. Pour le gros oeuvre, il contacte Paule Petitier, une jeune historienne de la littérature. Elle est entrée dans Michelet, en khâgne, par la description de la mort de Charlotte Corday: «Au moment où elle monta sur la charrette, où la foule, animée de deux fanatismes contraires, de fureur ou d’admiration, vit sortir de la basse arcade de la Conciergerie la belle et splendide victime dans son manteau rouge, la nature sembla s’associer à la passion humaine, un violent orage éclata sur Paris. Il dura peu, sembla fuir devant elle, quand elle apparut au Pont-Neuf et qu’elle avançait lentement par la rue Saint-Honoré. Le soleil revint haut et fort; il n’était pas sept heures du soir.» Le manteau rouge, l’orage qui fuit, le soleil qui revient: la littérature entre dans l’histoire. Sous la direction de Paul Viallaneix, Paule Petitier a ensuite écrit une thèse sur «La géographie de Michelet». Puis elle a publié, Equateurs0804_HistoireFranceLouisXI_Micheleten 2006, une biographie de Michelet chez Grasset. Au moment où Frébourg la contacte, elle prépare pour Flammarion une anthologie de cette Histoire de France (1): ce travail va servir de galop d’essai aux préfaces qu’elle doit rendre pour les Equateurs, une par volume (2). La collection «Bouquins» (Laffont) avait déjà publié en quatre tomes le Moyen-Âge, Renaissance et Réforme, Histoire de la Révolution française en deux tomes (également disponible dans «la Pléiade», édition de 1952). Histoire de la Révolution Française est un massif à part, dégagé de cette suite symphonique que représente Histoire de France. Il fut écrit de 1847 à 1853, après le volume sur Louis XI, dans la ferveur de 1848 et la désillusion de ce qui suivit. «Suite d’éclairs». Le volume VIII, qui vient de sortir aux Equateurs, s’intitule Réforme -et non: la Réforme, les titres de Michelet sont comme ses phrases, ils éclairent, tonnent et fendent la légende qu’il unit. Le dix-septième volume, Louis XV et Louis XVI, devrait paraître avant la fin de l’année. D’Henri IV à Louis XVI, Michelet se durcit dans une détestation métallique pour la monarchie absolue. «Il tronçonne les grands hommes pour mieux réduire l’image du pouvoir», ditEquateurs0805_HistoireFranceRenaissance_Michelet Paule Petitier. La pente ne cesse de descendre, sauf au moment de la Régence, ce bref soulagement. Les sentiments de l’historien sont informés par le dégoût accablé que lui inspire le Second Empire. Les pulsions de l’écrivain font écho à celles de Saint-Simon, qu’il aime beaucoup. Les frères Goncourt, lisant le volume XII, Richelieu et la Fronde, ont su décrire le style de ce Michelet-là: «Tout est cru en ce livre, déshabillé, nu; plus de couronnes de lauriers, plus de manteaux fleurdelisés, plus de robes mêmes. Fouillés à bout, les hommes y perdent leur piédestal comme les choses y perdent leur pudeur. La Gloire y a des ulcères et la reine des avortements. Ce n’est plus le stylet de la Muse, c’est le scalpel et le spéculum du médecin […]. L’anus même du roi soleil, interrogé comme en un dispensaire de police.» Mais c’est Sainte-Beuve qui, avec son habituelle condescendance sucrée, Equateurs0806_HistoireFranceReforme_Micheletprécise le mieux les caractéristiques du récit historique selon Michelet: «La narration proprement dite, qui n’a jamais été son fort, est presque toute sacrifiée. Ne cherchez point de chaussée historique, bien cimentée, solide et continue: le parti pris des points de vue absolus domine; on court avec lui sur les cimes, sur des pics, sur des aiguilles de granit, qu’il se choisit comme à plaisir pour en faire des belvédères. On saute de clocher en clocher. Il semble s’être proposé une gageure impossible et qu’il a pourtant tenue, d’écrire l’histoire avec une suite d’éclairs.» Michelet, écrivain mi-aigle, mi-chamois, c’est l’impression que donnent, malgré leurs différences, les huit premiers tomes d’Histoire de France: un artiste du portrait et de la cinématographie effectuant sans cesse des mouvements de caméra, zooms, plans-séquences, panoramiques, soudains plans de rupture. Michelet a écrit son Histoire de France (et l’a parfois révisée, comme le Moyen Age, à la lumière de ses combats du moment) entre 1833 et 1869, date de la grande préface rétrospective. Elle résume l’oeuvre. «Ma vie fut en ce livre, écrit-il, elle a passé en lui. Il a été mon seul événement.» C’est dire qu’il est partout présent dans ce qu’il invoque, et s’en vante : l’historien «qui entreprend de s’effacer en écrivant, de ne pas être, de suivre par derrière la chronique contemporaine […] n’est point du toutEquateurs0807_HistoireFranceGuerresReligion_Michelet historien». Et, surtout, il n’est pas écrivain. Michelet, lui, l’est: ce qu’il fait sentir, c’est de l’énergie; ce qu’il fait entendre, ce sont des voix. On peut se pincer le nez face à son épopée guidée par la passion, trouver son Moyen Age trop sombre et romantique, ses Albigeois trop aimables. On peut trouver son François Ier trop méprisé, comme un autoportrait renversé (il «fut la grâce même, parleur charmant, facile, trop facile, pour qui la parole fut chose légère […]. Les femmes le firent tout ce qu’il fut, et le défirent aussi»). On peut refuser cette histoire de partis pris et de points de vue aussi bien politiquement qu’esthétiquement radicaux. Mais il est difficile d’écrire sans amour lorsqu’on parle de lui. On a toujours le sentiment de devoir quelque chose à sa géniale méthode Coué. «La France a fait la France», écrit-il. Et Michelet, «plongeant» dans l’histoire du pays et son peuple, a fait Michelet. Leçon politique. Rien ne dit mieux sa méthode et son rêve que le volume IV, centré autour de la figure de Charles VI, le roi fou. Il lui consacre parmi ses plus belles pages: cet être faible et tourmenté est le miroir du peuple auquel l’unit le malheur de son état. Il est l’un des pics d’une vision tragique et romantique de l’Histoire: «Il n’avait pas fait grand-chose; mais visiblement il aimait le peuple. Il aimait ! Mot immense. Le peuple le lui rendit bien. Il lui resta toujours fidèle. Dans quelque abaissement qu’il fût, il s’obstina à espérer en lui; il ne voulait être sauvé que par lui.» Michelet rêve en Equateurs0809_HistoireFranceLigueHenriIV_Micheletpartie ce rapport. Mais il donne une leçon politique. Le troupeau de cintres à directives qui dirigent l’Europe pourrait s’en inspirer. «Pour Michelet, dit Paule Petitier, ne pas exercer le pouvoir est la seule manière d’être aimé.» Sans amour, il n’y a rien : ni hommes, ni histoire, ni critique, ni style, ni voix, ni ce «grand mouvement vital» où les «éléments gravitent dans l’unité du récit». Flaubert, 26 janvier 1861: «Vous avez cette sympathie immense qui va toujours en se développant, cet art inouï d’illuminer avec un mot toute une époque, ce sens merveilleux du Vrai qui embrasse les choses et les hommes et qui les pénètre jusqu’à la dernière fibre. Il ne sera plus permis d’écrire sur quoique ce soit sans, auparavant, l’aimer. Vous avez inventé dans la critique la tendresse, chose féconde.» Michelet meurt à Hyères, âgé de 76 ans, cinq ans après avoir scellé son grand sarcophage à résurrection. Une suite d’attaques l’avait affaibli en Suisse en 1871, tandis que les communards étaient massacrés par les Versaillais. On lui cachait l’événement pour ne pas l’achever, mais quelque chose en lui devait le sentir: l’histoire le prend au corps, entièrement, c’est une totalité organique en lutte et en mouvement perpétuel. Il le résumait d’un mot hugolien: «Ainsi, ou tout, ou rien.» Ce fut tout.

NOTAS. (1) Histoire de France, choix de textes présentés par Paule Petitier (Flammarion, 534 pp., 22 euros). (2) Elle préface, également aux Equateurs, Ménagerie intime, de Théophile Gautier, où celui-ci se définit à travers les animaux qu’il aime, dont le caméléon, découvert près de Cadix.

[Philippe LANÇON. “Michelet, l’Histoire en pente dure”, in Libération Livres (Paris), 3 de julio de 2008]

Equateurs0808_HistoireFranceHenriIVRichelieu_MicheletVoilà un éditeur gonflé. Car il faut l’être pour publier l’intégrale de l’Histoire de France de Jules Michelet (1798-1874) en 17 volumes (en moyenne 360 pages, 15 euros chacun). On s’en doute, pour ce classique des classiques, il n’y a pas de droits d’auteur ni de frais de traduction à payer, et la subvention du CNL est bienvenue. N’empêche que les autres ne s’y risquent pas, sinon en fragments, en CDrom ou en édition électronique, depuis que Flammarion a abandonné l’édition érudite de ses Oeuvres complètes en cours de route. Mais nul autre que les éditions des Equateurs ne s’aventure à livrer massivement sur papier en volumes distincts ce massif littéraire et historique. Sa recherche du temps perdu, sa comédie humaine et ses mémoires d’outre-tombe. Car pour être historien, on n’en est pas moins écrivain. Michelet a dû bercer les jeunes années d’Olivier Frébourg, pour que l’animateur deEquateurs0809_HistoireFranceRichelieuFronde_Michelet cette petite maison de Sainte-Marguerite-sur-Mer (76119) lui rende cet hommage appuyé avec le concours de deux éminents micheletologues, Paul Viallaneix et Paule Petitier. Dans une préface qui n’en rajoute pas, ils nous rappellent que leur grand homme se considérait comme “l’administrateur du bien des décédés”, formule empruntée au Camoëns des Luisades. Michelet fut quelque sorte l’ambassadeur des morts auprès des vivants, se préposant à la résurrection des défunts pour l’édification de ses contemporains. C’est un pacte très chrétien dans son essence mais très républicain dans sa fabrication. Il a le don de faire revivre les absents en ne dissociant jamais un régime politique de l’imaginaire qui le sous-tend. Ca vit, ça bouge, ça respire, c’est plein de partis pris, c’est haut en couleurs et toujours intelligent et aigu dans l’analyse. Un vrai style au service d’une vraie vision. Du Equateurs0810_HistoireFranceLouisXIVeditNantes_Micheletmonde, du passé, de l’Homme. Malgré tout ce qu’on a pu lire et apprendre depuis du côté des savants, on relit avec un plaisir, un intérêt et une émotion sans mélange sa critique implacable de la monarchie absolue ou son évocation des larmes de Mirabeau, pour ne citer que le tome XVII. A l’heure où une France en pleine crise identitaire s’interroge sur ce qui reste de son roman national, il est bon de rappeler qu’il en fut bien le principal auteur. Le seul, en tout cas, qui eut le génie de mettre ainsi en scène son épopée. Dans une utile postface, Pierre Nora rappelle ce que le retour en grâce de Michelet, longtemps dénoncé pour ses “inexactitudes” par les tenants du positivisme, doit au cours de Lucien Febvre au Collège de France sous l’Occupation avant que l’école des Annales ne s’empare de cette figure tutélaire; et ce qu’il doit, sur le versant littéraire cette fois, au Michelet par lui-même que Roland Barthes publia en 1954 dans la fameuse collection du Seuil, quitte à en faire un grand malade de l’histoire charnelle. Et si Michelet ressuscitait à son tour comme le modèle de l’historien total?

[Pierre ASSOULINE. “Michelet, Jules, administrateur du bien des décédés”, in Le Monde (Paris), 21 de marzo de 2009]

Equateurs0811_HistoireFranceLouisXIVducBourgogne_MicheletOn réédite «L’Histoire de France» de Jules Michelet. Ce prophète républicain a beaucoup à dire aux Français du XXIe siècle sur le lien qui les unit au passé national. On n’en a jamais fini avec Jules Michelet. On croit qu’il n’est plus que l’un de ces massifs du XIXe siècle que l’on contemple de loin. Il se dresse au côté de Victor Hugo. On s’incline. On admet qu’ils sont grands et parfois on ajoute à mi-voix : «Hélas.» Or un éditeur choisit de publier, tout au long de cette année 2008, les dix-neuf volumes de L’Histoire de France de Michelet. Dans sa préface, le professeur Paul Viallaneix auquel on doit la publication du Journal et des Œuvres complètes de l’historien s’interroge. Quel écho peut avoir cette Histoire? «Son message, qui s’adresse à un peuple enraciné dans l’espace d’un territoire et le temps d’une tradition, reste-t-il accessible à un “public” exposé en 2008 au double vertige de la mondialisation et du “présentisme” ?» Et si, au contraire et Viallaneix évoque cette probabilité, ces Français «déracinés» attendaient, espéraient qu’on leur parle d’histoire de France à la manière de Michelet? A la date du 4 avril 1842, celui-ci explique sa vision: «Oui, un lien intime unit tous les âges… Un même esprit fluide court de génération en génération.» Et, en 1867, L’Histoire terminée, Michelet revient sur la genèse de son projet: «Cette œuvre laborieuse d’environ quarante ans fut conçue d’un moment, de l’éclair de Juillet les journées révolutionnaires de 1830. Dans ces jours mémorables, une grande lumière se fit et j’aperçus la France. Elle avait des Annales et non point une Histoire. Nul n’avait pénétré dans l’infini détail des développements divers de son activité (religieuse, économique, artistique, etc.). Nul ne l’avait encore embrassée du regard dans l’unité vivante des éléments naturels et géographiques qui l’ont constituée. Le premier, je la vis comme une âme et une personne.» C’est cette histoire de la France qui a été au cœur de la campagne de l’élection présidentielle de 2007. Les confrontations les plus vives entre les principaux candidats ont concerné l’identité nationale, la fierté d’être français. Et ces thèmes renvoient à Michelet. «Je dégageai de l’histoire de France elle-même un fait moral énorme et trop peu remarqué, dit-il. C’est le travail de soi sur soi, où la France par son progrès propre va transformant tous ses éléments bruts… Du pain, des fruits que j’ai mangés, je faisEquateurs0812_HistoireFranceRegence_Michelet du sang rouge et salé qui ne rappelle en rien ces aliments d’où je les tire. Ainsi va la vie historique, ainsi va chaque peuple se faisant, s’engendrant, broyant, amalgamant des éléments qui y restent sans doute à l’état obscur et confus, mais sont bien peu de choses relativement à ce que fut le long travail de la grande âme. La France a fait la France et l’élément fatal de race m’y semble secondaire. Elle est fille de sa liberté.» Cette création ininterrompue de la France par elle-même a séduit les historiens (Lucien Febvre, Marc Bloch, Braudel, Le Goff, Duby) rassemblés autour de la revue Les Annales. «Pour tout historien de l’école nouvelle, écrit Pierre Nora en 1973, Michelet fait figure de saint patron, de héros éponyme». Braudel et Duby le citent dans leurs leçons inaugurales au Collège de France. Le Goff écrit que «Michelet, malgré les intégristes de droite et de gauche, demeure l’incarnation de l’Histoire». Lucien Febvre, dans l’atmosphère patriotique de l946 Libération, Victoire, exalte «Michelet, français au plus haut degré, Français portant en lui, non pas seulement la France du présent, mais la France de 25 siècles… Michelet n’a jamais fait que traduire dans sa langue magnifique et de tout son cœur, le sentiment de la France éternelle.» Né en 1798 mort en 1874 , il a grandi comme Hugo sous la grande ombre révolutionnaire. Il s’est opposé au Second Empire. Son cours au Collège de France a été suspendu dès 1852. Il est brandi par les Républicains, la «jeunesse des écoles», comme leur drapeau. De quoi susciter l’hostilité d’un Maurras «La France moderne accepte Michelet pour patron, mais elle se trompe» , des «marxistes» ; Mathiez, «leur» historien, écrit ainsi: «Michelet bêlait l’union des classes, au temps où Marx écrivait le Manifeste du parti communiste… Je suis frappé de l’incohérence et de la banalité fréquente de sa pensée.» D’autres Sainte-Beuve, Taine l’accusent de n’être qu’un littérateur romantique. «C’est poétique, est-ce juste historiquement?», se demande Sainte-Beuve, avant de le traiter de «charlatan». Taine précise: «Son histoire a toutes les qualités de l’inspiration, elle n’a point celle de la science; elle séduit et ne convainc pas.» Et Péguy, le dreyfusard, Equateurs0901_HistoireFranceLouisXV_Micheletdans ce qui est devenu aussi une bataille politique, prend la défense de Michelet: «Il ne faut pas perdre une occasion de redéclarer que Michelet est le génie même de l’histoire. D’abord parce que c’est vrai, et puis ça embête tout le monde, et c’est un si grand supplice pour nos grands amis les modernes.» Il faut aller au-delà de ces jugements contradictoires. Le Goff qualifiant Michelet de «Phénix renaissant comme le plus jeune des historiens» et Maurras pour qui il n’est qu’un «Jules Verne mystagogue et sociologue». Il faut abandonner les passions de gauche et de droite, pour se laisser emporter par cet écrivain qui «mange ou boit de l’histoire». Qui, pour reprendre les mots de Marc Bloch, est «l’historien qui, comme l’ogre de la fable, aime la chair vive». Qui parcourt cet abattoir qu’est l’histoire «J’ai trop bu le sang noir des morts», dit-il et qui communie avec le passé parce qu’il a «le don des larmes». «Don puissant, très fécond. Tous ceux que j’ai pleurés, dit Michelet, peuples et dieux revivaient. Cette magie naïve avait une efficacité d’évocation presque infaillible.» Il s’engage corps et âme dans ses recherches, son récit. «Ma vie fut en ce livre, elle a passé en lui, il a été mon seul événement.» Ses larmes, son sang, ses émotions irriguent le sol glacé du passé. «L’historien qui entreprend de s’effacer en écrivant, de ne pas être, n’est point du tout historien et réciproquement», dit-il. L’essentiel, c’est «d’avoir assez de flamme pour réchauffer des cendres refroidies si longtemps.» Les flammes de Michelet sont vives. Ces livres brûlent de liberté, d’élan, d’amour. Il réussit à «retrouver cette idée que le Moyen Age eut de lui». Il veut faire sentir le désir, ranimer l’âme, les croyances de ces siècles enfouis, avant de les juger. On sent bien que Michelet est au-delà de l’histoire et de la poésie. Il est plus qu’un prophète, plus qu’un démiurge. Sa vie est l’ascèse d’un mystique. Il parle d’une «poursuite ardente» dans les «galeries solitaires des archives», où il erre, dit-il, vingt années. «Dans le profond silence des murmures cependant venaient à mon oreille. LesEquateurs0902_HistoireFranceLouisXVI_Michelet souffrances lointaines de tant d’âmes étouffées dans ces vieux âges se plaignaient à voix basse… Je plongeai dans le peuple… Je me perdis de vue, je m’absentai de moi. J’ai passé à côté du monde et j’ai pris l’histoire pour la vie… Eh bien, ma grande France, s’il a fallu pour retrouver ta vie qu’un homme se donnât, passât et repassât le fleuve des morts, il s’en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c’est qu’il faut te quitter ici.» Mais la publication aujourd’hui de son Histoire de France confirme qu’entre la nation et Michelet, un lien inaltérable s’est noué. Le lecteur retrouve Michelet, pour se rassurer, se persuader que l’union entre les Français et leur nation ne peut être rompue, puisqu’il y a eu cet homme poète, écrivain, historien, mystique, peu importe qui a donné sa vie pour en faire surgir l’histoire, la légende. Et que celle-ci l’a fait «fort de sa vie puissante, de sa jeunesse éternelle». Symbiose entre la France et son récitant. «J’ai défini l’histoire: résurrection», dit Michelet. Le miracle s’accomplit encore en ce début de XXIe siècle.

[Max GALLO. “La revanche de Michelet”, in Le Figaro (Paris), 21 de enero de 2008]

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