✍ The Birth of Annales History. The Letters of Lucien Febvre and Marc Bloch to Henri Pirenne (1921-1935) [1991]

por Teoría de la historia

contentVoilà des années que l’histoire de l’école dite des Annales suscite un grand intérêt de la part des chercheurs et du public. Aussi toute une série de correspondances et de documents liés à la naissance ou à l’histoire de cette revue ont récemment été publiés ou sont en cours de publication. Ceci vaut notamment pour la grande édition de la correspondance entre Lucien Febvre et Marc Bloch que prépare l’historien suisse Bertrand Müller. Pourtant il semble logique que cette entreprise ait été précédée par le recueil des lettres échangées par les fondateurs des Annales et leur «maître» spirituel, Henri Pirenne, auquel ils avaient proposé de prendre la direction de la nouvelle revue. En effet, sans cette rencontre entre les deux jeunes professeurs françai s, alors en poste à Strasbourg, et l’historien belge de renommée mondiale, la naissance des Annales n’aurait peutêtre jamais eu lieu. Grâce à l’édition établie par Bryce et Mary Lyon, nous pouvons aujourd’hui en suivre les grandes étapes et entrevoir de l’intérieur le cheminement d’un programme novateur. C’est en avril 1921 que Lucien Febvre écrivit pour la première fois à Pirenne. Il ne l’avait encore jamais rencontré, mais il lui dit: «Je pense à vous [avec] un sentiment de familiarité que je n’ai jamais éprouvé à l’égard d’aucun de ceux que je pouvais appeler mes maîtres, et qui n’ont été, au plus, que mes professeurs». En son nom personnel et au nom de quelques collègues strasbourgeois, au premier rang desquels il y avait Marc Bloch, il lui proposa le projet d’une nouvelle revue destinée à remplacer sur le plan international la Vierteljahrsschrift für Sozial- und Wirtschaftsgeschichte à laquelle Pirenne avait activement participé avant la Guerre: «Ne pouvons-nous pas, demandait-il, renverser la situation et créer une Revue d’Histoire Économique et Sociale interalliée, dont plus tard sans doute les colonnes pourraient s’ouvrir à une collaboration germanique – mais ce seraient eux cette fois qui viendraient chez nous, et non nous qui irions chez eux…?». Ce n’est pas tellement le programme de la nouvelle publication qui semblait difficile à établir, mais il lui fallait surtout un chef et un financement. Or, selon Febvre, nul autre que Pirenne ne pouvait être ce chef, et la Belgique pouvait aussi assurer les bases matérielles de la revue, car «On dit que les Universités belges, en ce moment, sont riches; qu’elles peuvent compter utilement sur le concours financier de l’Amérique». La mèche, après-coup, peut sembler un peu grosse, mais Pirenne ne dit pas non. Le 23 mai, il demanda simplement à son correspondant de patienter et de lui reparler de tout cela à la rentrée … Ainsi Febvre revint-il à la charge huit mois plus tard en joignant à sa deuxième lettre une longue «Note sur l’organisation d’une Revue d’histoire et de sociologie économique». Il y dessinait à la fois un vaste programme («Avant tout des articles de méthode», puis «des mémoires originaux sur des points intéressants d’histoire économique», et «une partie importante d’information pratiques et techniques» ainsi qu’une «bibliographie courante aussi complète que possible»), qui n’est pas sans rappeler le modèle de l’Année sociologique de l’école durkheimienne, et un réseau de collaborateurs, apparemment prêt à se lancer dans le travail. Il ne semblait plus manquer que l’accord du directeur désigné, i.e. Pirenne, pour officiellement lancer le projet. Comme nous le savons, ce projet de revue internationale dont Febvre voulait sortir le premier numéro dès 1923 pour pouvoir le soumettre au Congrès international des historiens de Bruxelles n’a pas abouti. De même, la proposition en ce sens que Febvre et Bloch soumirent au Congrès fut renvoyée en commission. Par la suite, le Comité International des Sciences Historiques dont Karl Dietrich Erdmann a récemment écrit l’histoire (Die Okumene der Historiker, Gôttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1987), examina plusieurs fois la question, sans jamais prendre de décision. Si bien qu’en 1926/27, Febvre et Bloch se résigneront à marcher seuls en entrant en pourparlers directs avec un éditeur parisien. À travers les lettres de plus en plus fréquentes que Febvre, puis Bloch adressent à Pirenne soit pour le persuader de l’urgence du projet, soit pour l’informer de leurs démarches, soit enfin pour lui parler de leurs travaux scientifiques personnels, et même de leur vie quotidienne (voyages, famille, maladies, etc.), sans parler des remerciements et des commentaires concernant les publications que Pirenne leur envoie à son tour, le présent recueil, qui comprend 85 missives (51 de Febvre, 34 de Bloch), fait surgir une image presque intime et particulièrement attachante des fondateurs des Annales. Car bien qu’il s’agisse de lettres adressées à un «maître », leur déférence n’empêche jamais la sincérité de ton, surtout après la visite de Pirenne à Strasbourg (1923), puis celles de Febvre et de Bloch à Gand et à Bruxelles, qui rendront leurs rapports de plus en plus chaleureux: ainsi, de «Monsieur et cher maître» Febvre passera-t-il rapidement à «Mon cher maître et ami». Évidemment, ne serait-ce que pour des raisons d’âge et d’emploi du temps, Pirenne refusera la direction des Annales d’histoire économique et sociale. Mais le premier numéro de la nouvelle revue s’ouvrira néanmoins par un article de sa plume, et ce geste était d’autant plus symbolique qu’il répétait un geste analogue dans le premier volume de la Vierteljahrsschrift en 1903 … Par ailleurs, Pirenne figurera en tête de la liste des membres du Comité de rédaction dont les réunions (assez rares, il est vrai) étaient arrangées selon le calendrier de ses voyages à Paris. Il ne fait pas de doute que ce soutien apporté par l’historien belge facilita de façon décisive le lancement de la revue. Malheureusement, l’intérêt et le plaisir que l’on peut prendre à lire et à travailler avec la présente édition, établie par l’historien américain Bryce Lyon et son épouse, sont quelque peu diminués par quelques faiblesses et défauts du livre qui, d’ailleurs, sont d’autant plus surprenants qu’il s’agit d’une publication autorisée par la Commission royale d’histoire. Que cette édition soit bilingue – la présentation et les notes sont en anglais – pourrait sembler être l’indice d’une ouverture d’esprit; en fait, nous y trouvons plutôt le symptôme d’une très grande distance par rapport aux récentes recherches européennes sur le sujet. En effet, dès son introduction Bryce Lyon développe une conception très traditionnelle de la généalogie des Annales en insistant notamment sur le rôle de précurseur joué par Karl Lamprecht. S’il est admis que Marc Bloch a suivi les cours de celui- ci à Leipzig et si Febvre et lui ont bien lu certains textes de Lamprecht, leurs approches, leurs façons de penser étaient largement incompatibles avec les constructions arbitraires de l’historien a llemand. Mais c’est surtout le ton même de la présentation et encore plus de l’annotation qui irrite: en effet, un éditeur scientifique qui nous informe en bas de page que le nom de Michelet renvoie au «famous French historian who became world renowned» (p. 154) ne semble pas avoir une grande confiance en notre culture, voire en notre intelligence. Cependant cette grandiloquence s’évanouit dès qu’il s’agit de noms et de fa its moins connus: alors d’un coup les dates et les informations concernant les personnages évoqués semblent sans importance (p.ex. Hubert Bourgin, Suzanne Febvre, Isidore Lévy, Maurice Baumont, Joseph Kulischer, Paul Dognon, Erna Patzelt, Henri Labouret, etc.), les indications deviennent vagues et beaucoup de renvois explicites dans les lettres restent sans commentaire. On ne peut s’empêcher de penser que les deux éditeurs, bien au courant de la vie d’Henri Pirenne, n’ont pas cru nécessaire de se renseigner tout autant sur celle des deux correspondants dont ils éditaient les lettres. Mais il y a encore plus grave. En effet, cette édition, si importante par son sujet et si soignée par sa forme extérieure (incluant 9 pages en facsimilé, i.e. une lettre de chacun des deux correspondants), est non seulement superficielle du point de vue du commentaire, elle est surtout doublement incomplète. Dès la préface, Bryce Lyon avertit le lecteur qu’il a délibérément exclu les lettres de Pirenne lui-même: «Most of Pirenne’s letters to Bloch have been preserved and 1 have seen sorne of them. 1 understand that his letters to Febvre have also been preserved. 1 decided, however, that editing Pirenne’s letters would be of little value». Étrange logique en vérité: l’éditeur «croit comprendre» que les lettres de Pirenne existent (ce qui est effectivement le cas, elles sont conservées à Paris parmi les papiers de Febvre et de Bloch), mais au lieu d’aller voir sur place, de reconstituer le dialogue original (ce qui aurait notamment permis de résoudre maints problèmes de datation et d’annotation) et de publier cet ensemble, il «décide» tout simplement d’ignorer ces lettres, sous prétexte que la lecture d’autres lettres lui aurait appris que «one learns little from them that is not already known about Pirenne’s views on history and methodology». En conséquence, ce n’est pas une correspondance, Je dialogue épistolaire échangé entre les fondateurs des Annales et Pirenne que l’on nouspers_04 présente ici, mais seulement une partie du débat dont on a délibérément ignoré et écarté l’autre moitié. Mais à cause de cette étrange conception de la tâche de l’éditeur, qui nous semble bien loin des règles établies de l’érudition historique, il ne manque pas seulement les lettres de Pirenne: au cours de recherches que nous avons menées dans le Fonds Pirenne, déposé depuis 1987 aux Archives de l’Université libre de Bruxelles, nous avons dû constater en effet qu’un certain nombre de lettres d’une grande importance pour la préhistoire des Annales sont absentes de la présente édition. Évidemment, comme Bryce Lyon l’explique dans son introduction, les archives Pirenne se présentent dans un ordre très particulier qui rend difficile le travail de tout éditeur: ainsi, les lettres de Febvre et de Bloch se trouvent dispersées non seulement dans les différents dossiers comprenant la correspondance -dans un ordre strictement chronologique- , mais aussi dans les très nombreux dossiers à thème, comme celui consacré au «projet de création d’une revue internationale d’histoire économique», au Congrès de Bruxelles, au Comité international des sciences historiques, aux conférences tenues par Pirenne, etc. Mais cette dispersion peut d’autant moins justifier les lacunes flagrantes de l’édition que Bryce et Mary Lyon connaissaient depuis très longtemps ces archives. En effet, sans même avoir systématiquement cherché (car notre sujet concernait d’autres correspondants), nous avons trouvé dans deux dossiers différents au moins trois lettres et un télégramme de Febvre (datées 13-I-26, 24-III-26, 4-XII-26 et 14-V-26) qui éclairent d’un jour nouveau Je passage du projet «international » au projet «national» des Annales et que Bryce et Mary Lyon ont omis. Par ailleurs, nous avons dû constater que le dossier concernant la «Revue internationale» contenait une longue lettre circulaire de 1923 (non signée, mais bien évidemment écrite par Febvre), comptant 20 pages ronéotypées, et que les éditeurs, probablement parce qu’il ne s’agissent pas d’une lettre privée, n’ont pas jugé utile de reproduire – bien que cette lettre- programme soit tout à fait inconnue des chercheurs concernés par l’histoire des Annales. Signalons aussi que Pirenne possédait à ce sujet encore bien d’autres lettres, notamment de Georges Espinas, Waldo Leland ou Michel Lhéritier ainsi qu’une lettre de Febvre à François Ganshof qui faisaient partie de son dossier et qui, normalement, auraient toutes dû être inclues, au moins en annexe ou en note, dans une édition ayant pour titre the Birth of Annales History. Malheureusement, les éditeurs n’y ont pas pensé. Sur la base de leurs nombreux travaux méritoires sur Pirenne, ils ont cru avoir la tâche facile et pouvoir s’épargner la peine de nouvelles recherches et de longues vérifications -sans tenir compte des autres sources et ressources concernant l’histoire des Annales. Dommage.

[Peter SCHÖTTLER. “Lyon (Bryce et Mary), eds. The Birth of Annales History: The Letters of Lucien Febvre and Marc Bloch to Henri Pirenne (1921-1935)” (reseña), in Revue belge de philologie et d’histoire, vol. LXXIII, 1995, nº 4, pp. 1040-1044]

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