✍ Tabula picta. La peinture et l’écriture dans le droit médiéval [2004]

por Teoría de la historia

51CAZF67MNL._SY344_BO1,204,203,200_Si pour Léonard de Vinci, la peinture est une cosa mentale qui appartient de plein droit aux arts libéraux, tandis que pour les humanistes, Dante est un creator au sens presque théologique du terme, les XIIe et XIIIe siècles entretiennent un rapport très différent à ces deux activités manuelles que sont la peinture et l’écriture. Dans l’univers des métiers urbains, peinture et écriture sont d’abord des réalisations artisanales inscrites dans l’ordre de la matière et relèvent de transactions commerciales régies par le droit des obligations et des contrats. Les historiens de l’art, à la suite de Michael Baxandall, ont largement tiré parti depuis trente ans de ce cadre juridique producteur de sources notariées pour proposer une histoire économique et sociale de la peinture qui a son équivalent dans le domaine des écritures et des contrats de copistes. On sait moins, en revanche, que le discours sur la peinture et l’écriture dans le droit médiéval ne s’est pas limité aux actes de la pratique, mais qu’il a également été l’objet de spéculations universitaires très élaborées autour d’un casus, la tabula picta. La question de savoir qui, de celui qui a payé les matériaux ou de celui qui a réalisé l’opération, est le propriétaire d’un support, la tabula, sur lequel a été apposée une matière, peinture ou écriture, et partant, ce qui constitue la valeur de cet ensemble, a été traitée par plusieurs juristes en Italie et en France méridionale durant les XIIe et XIIIe siècles. Il y a vingt ans, Paola Maffei avait attiré l’attention sur ce dossier en éditant les principales gloses portant sur la tabula picta et en annonçant un livre à paraître, qui n’a pour l’instant pas encore été publié. Entre-temps, Marta Madero, familière des sources juridiques et de leur traitement historique, a repris l’étude de la question, pour en proposer dans cet ouvrage une interprétation stimulante. Le point de départ est constitué par une réflexion sur le retournement de l’idée bien connue de Donald MacKenzie selon laquelle «les formes ont un effet sur le sens»: le sens a également un effet sur les formes, en particulier si on entend par sens, comme le propose ici l’auteure, le discours juridique par lequel un certain nombre de formes sont saisies et construites. D’une manière qui rappelle les travaux de Yan Thomas, M. Madero recourt à une anthropologie historique du droit médiéval qui lui permet d’ouvrir les textes des glossateurs à des interrogations sur la nature de l’oeuvre et de l’auteur dans la tradition occidentale. En effet, à l’origine du problème théorique posé par la tabula picta se trouve le statut juridique d’une chose formée de deux éléments au départ différents. M. Madero montre dans une succession de chapitres centrés autour des principales notions juridiques permettant de penser ce statut que la peinture et l’écriture peuvent être rapprochées d’autres «choses» sur lesquelles la tradition juridique s’était déjà penchée, «les choses qui naissent, comme les hommes, les animaux, les îles; celles qui ne peuvent subsister sans leur sol, comme les édifices, les plantes ou les semailles; celles qui sont ajoutées comme ornement, ainsi la pourpre, les fils d’or ou les rangs de perles tissées dans une toile; la qualité d’une substance; le sexe du corps» (p. 140). Les solutions juridiques trouvées pour penser ces cas ont été appliquées à l’écriture et à la peinture selon une logique caractéristique de l’inventivité de la scolastique médiévale. À la question posée de la propriété (dominium) de la tabula picta, il s’agit de répondre en précisant un mode d’appropriation, comme l’accessio ou la specificatio, qui lui-même dépend de la nature de la chose: y a-t-il production ou non d’une nouvelle espèce (species)? Le mélange de l’écriture et du parchemin, de la peinture et du panneau de bois est-il de l’ordre de la ferruminatio, opération qui unit par exemple un morceau de fer à un autre par fusion, ce qui provoque une continuité de substance, ou bien de l’ordre de l’adplumbatio, qui unit sans continuité de substance? L’auteure déploie avec finesse toute l’extension du questionnaire juridique, concernant le prix et son critère, la partie et le tout, l’ornement, la qualité et la substance, et on pourrait avoir le sentiment qu’il n’y a là que des arguties sans rapport véritable avec la pratique de la peinture et de l’écriture. Pourtant c’est là tout l’enjeu du livre. À la différence de P. Maffei, M. Madero va même jusqu’à défendre de manière convaincante l’idée que ce casus juridique n’a eu à peu près aucun rapport direct avec la pratique des contrats de peintres et de copistes, poussant au plus loin l’hypothèse d’une autonomie de la raison juridique savante. Par le détour de ces explications, il propose en même temps une autre lecture possible de ce dossier en regard de l’histoire culturelle. Quel est le sens de ces spéculations, si elles sont restées confinées à des gloses sans entrer dans la pratique sociale? Il est précisément, comme le montre l’ouvrage, dans l’exploration d’un univers intellectuel et l’élaboration d’un nouvel horizon conceptuel à l’aide des outils du14669 droit. La tabula picta, en faisant jouer les mécanismes du droit romain, a permis de proposer un cadre pour penser l’oeuvre et l’auteur. En ce qui concerne la première, la réflexion sur la tabula picta a permis de fonder peu à peu la préséance de l’écriture ou de la peinture sur le support qui la porte, ouvrant la voie à une conception de l’oeuvre qui s’affranchisse progressivement de l’«image-objet» dans le sens de Jérôme Baschet, pour devenir le résultat du travail de l’esprit créant une nouvelle species et être valorisée comme telle. En ce qui concerne l’auteur, ce casus a été l’occasion de développer une première théorie juridique de la création et du droit sur celle-ci, définie précisément par l’attribution de la propriété de l’oeuvre à l’auteur entendu au sens moderne chez la plupart des glossateurs: c’est bien ce que vise M. Madero quand elle parle d’une généalogie de la notion de copyright. On pourra objecter que ces réflexions sont restées limitées aux gloses et aux commentaires, de l’aveu même de l’auteure. Cette objection ne paraît toutefois pas fondée. D’une part, s’il est sûr que les contrats ne font pas appel en général aux notions mobilisées par le cas de la tabula picta (accessio, specificatio, species, etc.), il faudrait néanmoins observer de plus prêt l’emploi de pretium (prix) dans le vocabulaire des notaires italiens de la fin du Moyen Âge, car il n’est pas tout à fait certain qu’il soit sans rapport avec le travail théorique accompli. D’autre part, il faut rappeler que le cas repose sur un litige quant à la propriété, ce qui n’est pas directement considéré par les contrats de commande. On possède la trace de conflits de propriété sur certains tableaux et de leur règlement judiciaire, malheureusement elles sont trop rares pour en tirer des conclusions: néanmoins, rien n’empêche d’imaginer que les outils élaborés autour de la tabula picta ont pu occasionnellement être utilisés dans ces circonstances. Reste surtout que ces développements théoriques pouvaient être connus de nombreux notaires dans les cités italiennes entre le XIIIe et le XVIe siècle. Lorsqu’on considère le rôle de ce groupe social dans l’histoire de la peinture et de l’écriture, en tant que rédacteur des contrats et principal intermédiaire entre commanditaires et exécutants, et lorsqu’on connaît le point auquel, dans l’Italie de la fin du Moyen Âge, le monde du notariat a influencé les représentations politiques et culturelles, il est loisible d’imaginer que les spéculations juridiques des XIIe et XIIIe siècles ont pu contribuer à l’émergence du statut moderne de l’auteur et de l’oeuvre. En ce sens, M. Madero montre de très belle manière comment, à condition de savoir le lire dans une perspective historique et anthropologique, le droit médiéval est un outil fondamental dans la fondation de l’espace intellectuel propre à la modernité occidentale.

[Étienne ANHEIM. “Marta Madero Tabula picta. La peinture et l’écriture dans le droit médiéval Paris, Éditions de l’EHESS, 2004, 160 p.” (reseña), in Annales. Histoire, Sciences Sociales, LXIIIe Année, nº 6, noviembre-diciembre de 2008, pp. 1417-1419]