✍ Mélanges historiques [1963]

por Teoría de la historia

41umdC-1amL._SY344_BO1,204,203,200_On sait que Marc Bloch (1886-1944) a été, avec Lucien Febvre, l’historien qui a le plus transformé la science historique en science moderne, étroitement alliée aux sciences économiques et sociales, en particulier à l’anthropologie et à la sociologie. Héros de la guerre de 1914-1918 où il a reçu la médaille militaire et la Légion d’honneur, il a été professeur à l’université de Strasbourg, reconquise aux Allemands, de 1920 à 1936. Professeur à la Sorbonne, il a tenu malgré son âge et le fait d’être père de six enfants à être à nouveau mobilisé en 1939. Ayant échappé à la captivité, il est entré dans la Résistance à Lyon et, pris par la Gestapo, a été fusillé avec vingt-neuf autres résistants le 16 juin 1944. Il avait été candidat malheureux au Collège de France en 1934 où il avait présenté comme thème de la chaire où il souhaitait être élu “histoire comparée des sociétés européennes”. On vient de rééditer (CNRS Editions, aux bons soins de Yann Potin) l’ensemble de ses articles, sous le titre Mélanges historiques, qui avaient déjà été édités par le médiéviste Charles-Edmond Perrin en 1963. On trouvera dans ce très riche volume un important article écrit en marge de cette candidature et dont le titre est en effet “Pour une histoire comparée des sociétés européennes”. Marc Bloch y explique que l’Europe a commencé à naître à la chute de l’Empire romain, aux IVe et Ve siècles, et n’a cessé de continuer à travers la diversité des Etats et des nations à créer une civilisation européenne commune dont nous devons conserver à tout prix l’héritage, d’ailleurs ouvert, au sein de la mondialisation en train de se constituer. Marc Bloch y montre que non seulement l’Europe est un être politique, économique, culturel unique, mais il l’affirme en montrant aussi que cet ensemble a besoin des Etats individuels qui le constituent, autant que ces Etats ont besoin de l’ensemble européen. Bref, la vision qu’il avait, en historien914747003 grand utilisateur de nombreuses sources en diverses langues et de diverses périodes, de cette Europe unie, c’est l’Europe des nations définie plus tard en particulier par Jacques Delors. À un moment où la croissance des partis populistes européens, et en particulier en France le Front national, réclament l’abandon de l’euro et la sortie de l’Europe, à un moment où l’unicité de l’espace Schengen, pièce essentielle de l’Union européenne, est menacée, il importe de rappeler que ce grand historien, ce grand patriote français, a non seulement affirmé mais démontré que les pays européens ne peuvent vraiment exister sans l’Europe. Nul ne l’a mieux dit que l’autre grand historien cofondateur des Annales d’histoire économique et sociale avec Marc Bloch en 1929, Lucien Febvre, qui a déclaré: “Marc Bloch, grand Français, parce que bon et grand Européen, pensait avec Michelet que ce n’est pas trop de toute l’Europe pour écrire l’histoire de France.”

[Jacques LE GOFF. “Mélanges historiques, de Marc Bloch: la France et l’Europe”, in Le Monde (Paris), 9 de junio de 2011]