✍ Marc Bloch, Lucien Febvre et les Annales d’histoire économique et sociale. Correspondance [1994-2004]

por Teoría de la historia

ACH002977367.1311617646.580x580Le succès de l’école historique issue des «Annales d’histoire économique et sociale» a entraîné une foule de publications sur les origines de la revue et ses «pères fondateurs», Marc Bloch et Lucien Febvre, la mort tragique du premier en ayant fait un héros, tandis que son aîné a dû se contenter de «passer le flambeau». Antinomie tragique des combatifs et des conservateurs? En l’occurrence, la situation s’est inversée par rapport au tempérament de chacun, et c’est ainsi que Bloch figure en tête sur le titre, alors que les lettres de Febvre sont beaucoup plus nombreuses et sa prééminence très apparente, confirmée par son élection au Collège de France (dont les péripéties ont une large place dans ce volume), alors que Bloch n’y entra jamais. Est-ce à la vogue de l’historiographie que nous devons le fait que de nombreux commentaires aient précédé la publication des «pièces justificatives»? On a déjà édité les lettres adressées à Henri Pirenne, à Henri Berr, et nous n’avons ici que le premier volume d’une série de trois, ne couvrant que la période des premiers pas de la publication qui allait devenir fameuse. Curieusement, nous n’avons rien avant 1928 ni pour la période qui précède le véritable départ. Peut-être l’éditeur, dont l’introduction et les notes sont excellentes, aurait-il dû insister davantage sur le climat de concurrence par rapport à ce qui s’était fait précédemment. Nous sommes dans une période de reconstruction, après l’épouvantable tuerie de 1914-1918, dont nos deux protagonistes sont sortis heureusement vivants et actifs, après s’être comportés bravement. Mais que de disparus dans leurs proches! Il ne reste que des «anciens», d’où un décalage de générations accentué. D’autre part, de grandes publications avaient été commencée avant 1914, L’Histoire de l’art d’André Michel, par la maison Colin, qui va patronner les Annales et qui publie aussi sa «Petite collection», ancêtre des «Que sais-je», L’Évolution de l’humanité (prévue en cent volumes), dirigée par Henri Berr qui publie aussi la Revue de synthèse. En 1924 a été lancée une Histoire du monde par E. Cavaignac chez de Boccard, en 1925, aux Presses Universitaires, L’Histoire générale de G. Glotz, en 1926 chez Alean, Peuples et civilisations (avec le médiéviste Louis Halphen, le grand concurrent et coreligionnaire de Marc Bloch). Pour les revues, il y a encore la vieille Revue historique, où nos deux historiens n’ont pas dédaigné d’écrire. Pour l’aspect économique et social, qui les intéresse davantage, ils se trouvent tant soit peu coincés par l’école durkheimienne et l’Année sociologique, et plus encore par la Revue d’histoire économique et sociale publiée chez Rivière, soutenue par les facultés de droit, qui ont le monopole de l’ «Economie politique». On n’a pas souligné, je crois, que le titre même entrait aussi en collision avec les Annales politiques et littéraires, revue «grand public», mais très bien faite et illustrée, et qui touchait de nombreux lecteurs, bourgeois ou professeurs du secondaire. De ceux-ci il n’est guère question quand on cherche des abonnés, on semble s’intéresser surtout au «public savant» et, de façon plus étonnante, aux hommes d’affaires. Difficultés encore dans les visées internationales. Si la revue allemande sur le sujet a momentanément disparu, le monde anglo-saxon se montre peu perméable et se suffit à lui-même. Dans les visées régionales, on trouve quelques archivistes ou érudits locaux qu’on loue, mais pour d’autres, quel mépris… Il semble que les pires ennemis soient les vieux historiens qui se sont déjà aventurés en précurseurs (mais trop tôt!) sur ces terres, Henri Sée, qui tient la chronique spécialisée dans la Revue historique, et surtout Prosper Boissonnade, tête de turc particulière de Lucien Febvre (qui en a beaucoup d’autres), mais aussi très mal vu de Bloch, qui cherche à éliminer de la collection Evolution de l’humanité. Il faut lire sa lettre du 5 février 1933 (déjà publiée par J. Pluret-Despatin dans Ecrire la société féodale). Il écarte aussi le grand médiéviste toulousain Joseph Calmette, qui venait de publier un ouvrage du même titre et allait donner dès juillet et octobre 1934 les deux excellents manuels couvrant le Moyen Age pour la collection «Clio» des Presses Universitaires, et s’attache à démontrer qu’il est le seul capable d’assurer une synthèse convenable. Le point qui réunit le mieux les deux collègues de Strasbourg, c’est sans doute leur ambition d’écrire de «grands livres», dépassant les étroitesses chronologiques ou spatiales. Febvre a déjà publié La terre et l’évolution humaine, Bloch veut étudier «l’histoire comparée des sociétés européennes» (ce serait le programme de sa chaire au Collège de France, qu’il désire ardemment). Autre point commun, tous deux souhaitent quitter Strasbourg, où le rôle de phares de la culture française, face à l’Allemagne et d’abord dans le pays même, n’est pas si facile à jouer. On notera surtout l’attraction irrésistible de la capitale, même si elle est un foyer d’intrigues et de petitesses, avec l’Institut («c’est la lèpre, source de toute les ignominies»), les «moeurs sorbonniques», etc. On comprend que Fernand Braudel ait différé de publier ses textes. Ils sont souvent d’une franchise cruelle, et si les historiens contemporains en font leur pâture, c’est sans doute parce qu’ils sont désespérés d’avance par l’usage actuel du téléphone. Pourtant, beaucoup de choses ne sont pas dites, il y a très peu de réflexions «théoriques» ou générales, beaucoup de grands et de petits problèmes de publication, les gens qu’on cherche à écarter, ceux qu’on voudrait et qu’on n’a pas, les articles finalement décevants par leur contenu ou par leur forme (il y en a qu’on récrit entièrement, souci disparu, on le craint). Il y a bien là la preuve d’une très grande activité intellectuelle et d’un dynamisme remarquable. L’erreur serait de croire que les autres ne travaillaient pas, même si c’était d’une autre manière, plus minutieuse ou plus prudente. Quand Febvre pourfend Seignobos pour son «respect naïf du petit fait», il oublie que pour le grand historien d’art Aby Warburg (fondateur d’une autre célèbre école), «Dieu est dans le détail». Doit-on vraiment opposer une forme d’érudition qui ne peut être que solide et ennuyeuse et une histoire largement enlevée et bien écrite? Lucien Febvre trouvera à la fois sa consécration et une plus ample carrière avec le Collège de France et la direction de l’Encyclopédie française. On pourra lire ainsi au moins un éloge sous sa plume, non sans barbelures, celui du quercinois Anatole de Monzie, ce «grand seigneur de la politique», certainement un des plus cultivés et des plus efficaces de sa profession. Et à travers lui, on entrevoit la situation lamentable d’un pays aux institutions mal ordonnées. Conclusion ironique: c’est à travers les détails qu’on s’intéresse à cette publication, même si elle oblige ensuite à réfléchir plus largement. C’est la période suivante (Avènement d’Hitler, Front populaire, etc.) qui devrait nous donner d’autres développements, on les attend avec intérêt. Une seule critique: on a groupé à la fin vingt-et-une notices biographiques plus étendues. Concernent-elles les «amis des Annales»? Dix d’entre eux y ont écrit, onze ne l’ont jamais fait. 

[Jacques BOUSQUET. “Marc Bloch-Lucien Febvre, Correspondance, t. 1, La naissance des Annales (1928-1933) edité par Bertrand Müller”, in Revue Historique (Paris), t. CCXCIII, Fasc. 1, enero-marzo de 1995, pp. 185-187]

41NHBEMMYCL._SY344_BO1,204,203,200_Marc Bloch et Lucien Febvre n’ont pas seulement laissé une oeuvre importante comme historiens. Ils sont également les fondateurs en 1929 de la plus importante revue d’histoire en langue française, les Annales. Les Annales ont eu, ont encore, une importance considérable car, en réaction contre une histoire positiviste surtout préoccupée des règles de la méthode historique, elles ont ouvert tôt dans le siècle la discipline au grand vent des sciences sociales avec leur souci de comparatisme et de généralisation, imposant l’idée que l’historien doit résoudre des problèmes et que son vrai talent est de trouver les bons. Le premier volume de cette correspondance, dont voici dix ans Michelle Perrot avait rendu compte dans Libération (17 novembre 1994), portait sur les années de création de la revue. Les deux autres volumes couvrent les années 1934 à 1944, période dramatique car marquée par des tensions personnelles croissantes entre les deux hommes, sur fond de crises politiques en France et en Europe. Il est significatif, comme le souligne Bertrand Müller, que l’actualité ne fait irruption dans ces lettres qu’à partir de février 1934, événement traumatique pour ces deux historiens viscéralement de gauche et antifascistes, confrontés à l’affaiblissement progressif de la république. Cette emprise du présent, dont ils ont voulu faire également une marque de fabrique des Annales, ne quitte plus désormais leur correspondance qui s’achève de façon poignante avec la mort de Marc Bloch, entré dans la Résistance en 1943 dans la région lyonnaise, torturé puis exécuté par les Allemands. «Il est mort d’une mort sainte», écrira Lucien Febvre dans le premier numéro des Annales de l’après-guerre. Cette correspondance étonne d’abord par son volume. Ces deux savants appartiennent encore au monde de l’épistolaire, répugnant à l’usage du téléphone. «Je serai, incurablement, un homme de 1880 jusqu’à la fin de ma vie», confesse Febvre. Effet de génération, sans doute, mais aussi amour de l’écrit. Nul doute que ces lettres souvent longues, au style vif mais très maîtrisé, furent le vecteur idéal d’une amitié exigeante mais souvent malmenée. Nombre d’entre elles traduisent la forte complicité intellectuelle, les attentes réciproques, mais aussi les reproches et les susceptibilités exacerbées, aussitôt contredites par ce que Bloch appelle les «scrupules d’amitié». Ces sentiments sont mis à l’épreuve, en particulier lors de la grande affaire qui les mobilise jusqu’en 1936: les tentatives d’élection de Marc Bloch au Collège de France. Febvre, élu en 1934, essaie d’y faire élire son cadet. Sans succès, le Collège lui préférant Coornaert, un historien de second ordre. La force de cette relation durable, toujours pudique et retenue, a son origine et sa plus sûre garantie dans une grande admiration professionnelle réciproque, malgré des conceptions de l’histoire assez différentes, Marc Bloch s’inscrivant plus dans l’héritage durkheimien que Lucien Febvre, adepte d’une psychologie historique et promoteur de l’histoire des mentalités. Ces différences, essentielles à leur relation de travail au sein des Annales, apparaissent dans leurs échanges, ainsi quand Febvre fait discrètement reproche à Bloch de son «érudition» qui gomme les arêtes vives des problèmes historiques, ou dans cette querelle sur le statut de l’historien, Bloch l’assimilant au juge d’instruction, ce que refuse farouchement Febvre qui ne veut pas voir «l’histoire rapetissée aux dimensions d’un conflit de personnes». Broutilles pourtant que cela devant leur accord sur l’essentiel : la totale récusation du positivisme plat, l’apologie d’une histoire critique appuyée sur «des instruments nouveaux (sémantique, linguistique)», cette quête d’articles qui ont «des idées, chose prodigieuse et quasi miraculeuse», ironise Lucien Febvre. Témoignage de cette largeur de vues, rare chez les historiens d’alors, ce désir de Marc Bloch de voir publier dans les Annales un article sur le cinéma, «un des plus curieux phénomènes de notre temps et un des plus merveilleux baromètres culturels et sociaux dont nous disposions… Gibier pour nous, vraiment». Le troisième volume a une dimension tragique car on suit le destin de Marc Bloch et de sa famille, quittant Paris à cause des persécutions raciales puis entrant dans la Résistance, seule façon pour lui d’être fidèle à son statut de Français et d’historien. C’est aussi une période de crise grave entre les deux amis à propos de la poursuite de la publication de la revue aux conditions imposées par les9782213612201-G Allemands, c’est-à-dire sans le nom de Marc Bloch. Ce dernier s’y oppose farouchement, voyant là une trahison pour les Annales et une abdication devant l’occupant. Lucien Febvre considère au contraire qu’il doit continuer l’oeuvre commune, seul moyen de maintenir un esprit de résistance intellectuelle. Les Annales, finalement, reparaissent, Marc Bloch y écrivant même sous un pseudonyme. Mais ce choix imposé par Lucien Febvre exacerbe les difficultés de compréhension entre les deux hommes, alourdies d’un ressentiment mutuel de plus en plus manifeste. Marc Bloch pense que son ami ne comprend pas, ou mal, son nouveau destin de juif fait d’errances et d’incertitudes, et Febvre n’est pas loin, dans certaines lettres, d’accuser Bloch d’égoïsme, voire d’une sensibilité excessive à son propre sort. Jusqu’à la fin, leur correspondance témoigne de cette incompréhension mais aussi, tout autant, du besoin partagé de se lire, d’échanger, de confronter leurs idées. «Je reste là, maintenant, comme un arbre que la foudre a dépouillé d’une moitié de ses branches», confie Febvre en 1946, sans oublier pour autant d’ajouter : «Tant pis : je dis le mot que lui-même eût dit si nos destins eussent été intervertis : plus que jamais, les Annales continuent.»

[Jean-Yves GRENIER. “Rattrapés par l’histoire”, Libération (Paris), 29 de abril de 2004]