✍ Michelet, 1798-1874. Jules Michelet, ou la liberté moral [1946]

por Teoría de la historia

41GSYKtBUzL._SL500_Connaissez-vous Michelet? -L’historien? Mais vous plaisantez! Michelet, le Tableau de la France, l’Histoire de France, le Quatorze Juillet, la Fédération, j’allais oublier Jeanne d’Arc… Si nous le connaissons? Mais nous le connaissons trop! Car, entre nous, il n’était pas si fort que cela en histoire! Il n’épuisait pas ses sources. Des savants, bien plus considérables que lui sans doute, l’ont démontré. Sa bibliographie, oh! n’en parlons pas: il n’avait même pas de boîtes à fiches. Et son histoire, pourrie d’erreurs et de fautes: on ne peut s’y fier. Par surcroît, une vieille barbe, humanitariste, patriotard, libéral; un larmoyant, sous la pantoufle d’une chipie. Vous voyez si nous le connaissons, Michelet -votre Michelet! -Un mort, soit. Pourtant, si vous preniez connaissance de ce petit dossier? je n’ai pas eu grand mal à en rassembler les pièces; j’ai ouvert Le Peuple, tout simplement. Le Peuple, laissez-moi être pédant -Le Peuple, c’était en 1846. Au début de 1846. Un grand malaise pesait sur la France. Dans ses profondeurs, elle sentait s’amasser en grondant la vague, la puissante vague de fond qui allait, d’un seul coup, balayer Louis-Philippe et sa fausse bonhomie, Guizot et sa fausse sagesse. Alors parut un livre. Petit. Un in-12 mal imprimé, mal présenté. Sur la page de tête, un moi : Le Peuple, et un nom, Michelet. Un nom qui se suffisait à lui-même; pour situer l’homme qui le portait, inutile désormais d’évoquer les nobles maisons: Archives du Royaume, École Normale, Faculté des Lettres, Collège de France, qui l’avaient accueilli. Michelet: après les six premiers tomes de l’Histoire de France dont le succès n’avait fait que grandir de 1833 à 1844; après les pathétiques campagnes de 1843 contre les Jésuites; après le cours de 1844 et l’énorme succès du Prêtre -les trois syllabes de ce nom s’étaient logées dans les mémoires françaises. Et les soirs d’hiver, montant vers les tristes salles où parlait l’historien, Vallès et ses amis allaient prendre un air de Michelet -«comme on va se chauffer vers un feu de sarments». Ces jours de janvier 1846, ce fut Michelet qui monta chez eux. Michelet, fils du peuple, qui n’entendait pas renier ses origines -tel un parvenu «cachant sous des gants jaunes ses grosses mains». Et tous ceux qui avaient fait une révolution en 1830 pour restaurer la France dans son prestige -tous ceux qui étaient descendus dans la rue non pour défendre les droits d’une assemblée qu’ils n’élisaient point ou d’une presse qu’ils ne lisaient guère, mais, avant tout, pour laver cette tache de boue, 1815, qui souillait la France, et rejeter la honte, plus dure à porter pour tout fils de bonne race que la faim, la prison et la gêne -tous ceux qui n’acceptaient pas les puissants mots d’ordre de la Digestion, Enrichissez-vous! ou de la Prudence, Garez vos peaux! -tous ceux-là dévorèrent les pages brûlantes que leur offrait Michelet avec un frémissement que, cent ans plus tard, nous Français de 1938, de 1940, de 1942, de 1944, nous, témoins indignés de Munich, témoins atterrés du désastre, témoins révoltés de l’usurpation et, s’il faut le dire, plus encore, témoins parfois désespérés de l’incompréhension, de la trop longue incompréhension de ceux-là seuls qui s’offraient à nous aider, nous éprouvons aussi fortement que nos aïeux, ceux qui lurent Le Peuple lorsque son encre était fraîche. De ces pages salutaires, voici quelques extraits. Quand vous les aurez lus, en reconstituant en vous vos pensées d’hier et d’avant-hier, peut-être, amis, commencerez-vous à connaître Jules Michelet!

[Lucien FEBVRE. Michelet, 1798-1874. Jules Michelet, ou la liberté moral. Genève-Paris: Éditions des Trois Collines, coll. «Les classiques de la liberté», 1946, pp. 5-7]

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