✍ Autour de “L’Heptaméron”. Amour sacré, amour profane [1944]

por Teoría de la historia

R320015652Après avoir étudié des Périers et Rabelais, avant de nous parler de Dolet, M. Febvre, poursuivant ses travaux sur le XVIe siècle français, consacre un volume à la Marguerite des Princesses. Non pas une biographie (il a l’indulgence de dire qu’elle est écrite), mais une explication, une étude d’âme. Et qui pourrait être définitive. «Je voudrais comprendre et faire comprendre», écrit-il, expliquer la dualité apparente que l’on affirme couramment avoir été celle de la reine de Navarre. Couramment? Un peu simplement aussi. Marguerite la chrétienne, Marguerite la mondaine. «Le problème est de retracer le lien profond qui unissait les unes aux autres toutes les activités, sinon contradictoires, du moins contrastées de la Reine» (p. 163). Ces contrastes, il faut, pour les comprendre, pense l’historien, tenter de se refaire une âme du XVIe siècle, de se remettre dans le miiieu sentimental ou intellectuel du temps. Comment ne pas applaudir telle réflexion lourde de portée? «L’histoire… consent à décrire les changements des choses et des institutions, mais… refuse de noter les négligeables changements des hommes et de leurs façons non seulement de penser, non pas tant encore de penser que de sentir et de vivre» (p. 227). C’est ce que M. Febvre a voulu faire -et brillamment réussi. Marguerite de Navarre? «Une des plus irritantes énigmes de son siècle». Il y a une Marguerite mondaine: l’auteur de l’Heptaméron, une Marguerite chrétienne: l’auteur du Miroir et des Prisons. Contraste inexplicable pour nous. Mais qui n’existait pas pour elle, car elle est passée très naturellement d’un registre à l’autre: elle débute, dès 1524, par des poèmes religieux; à la veille de sa mort elle écrit en même temps ses contes, le Navire, les Prisons et la Comédie jouée à Mont-de-Marsan. Conflit d’ordre psychologique? non mais «entre une religion, le christianisme des contemporains de Marguerite, et une morale,… la morale de courtisans français à la cour du roi François» (p. 14). Et l’historien de marquer fortement, dans une page brillante, ce qu’il y a d e paradoxal dans l’oeuvre et la vie de la princesse: on n’imagine pas Henriette d’Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, à la foie; émule du grand Arnauld, de Molière et de La Fontaine. Or c’est ce que fut Marguerite, de 1520 à 1550… Deux parties dans l’exposé de M. Febvre, symétriques, et qui obéissent à la chronologie de Foeuvre étudiée: Marguerite la chrétienne, celle qui, de 1524 à 1531, multiplie les poèmes religieux, du Dialogue en forme de vision nocturne au Miroir de l’âme pécheresse, en attendant les comédies sur l’enfance de Jésus; puis Marguerite qui fit l’Heptaméron, rédigé de 1542 à 1549. Une conclusion qui s’appuie surtout sur la Comédie jouée à Mont-de-Marsan. Dans chacune des deux parties, un chapitre de biographie, vigoureusement synthétique, où sont dégagés à grands traits, mais pittoresques et vivants, les faits essentiels. Si M. Febvre n’apporte ici rien de neuf, il souligne d’intéressantes suggestions, il interprète habilement les données connues. D’abord le fait que la princesse n’était pas promise au sort qui fut le sien: reine? soit; mais reine d’accident… Ensuite cet autre fait que lorsque Marguerite entre en relations avec Briçonnet, vers 1521, il est impropre de parler de c conversion. Elle suit la pente naturelle de sa pensée qui la porte, avec beaucoup de ses contemporains, vers les problèmes religieux, sans, pour cela, renoncer à sa vie mondaine ni à ses préoccupations politiques. Et, tout de suite, il nuance sa pensée: faut-il parler des «idées religieuses» de la reine, ou de ses «sentiments» (p. 39)? La nuance paraît importante. En tout cas, il n’est pas inutile de souligner, avec M. Febvre, qu’à la fois Marguerite s’évade par l’écriture alors qu’elle est la femme la plus en vue de la cour -et qu’il ne lui paraît pas étonnant qu’elle ait ainsi deux attitudes. Et l’historien aborde le problème des sentiments religieux de la reine. Ici trois chapitres très neufs où, utilisant à plein les plus récentes recherches, celles notamment de Moore, L. Febvre étudie ce que la princesse doit à ses contemporains. Érasme, d’abord, puis Briçonnet, enfin Luther. Au premier elle ne doit rien: elle ne l’a pas aimé; à ses avances -répétées (il lui écrivit deux fois)-, elle oppose un refus muet et tenace; il est trop humaniste pour elle: ce qu’elle demande à la religion, c’est moins la nourriture de l’esprit que celle du coeur; elle préfère l’Évangile à la philologie: «Une Marguerite est beaucoup plus uniquement chrétienne qu’Érasme»; il est, pour elle, trop rationaliste, trop humain, trop libre d’esprit, et fait au libre arbitre une trop large place. Briçonnet? Elle est parfaitement d’accord avec lui, et, par lui, avec Lefèvre d’Étaples. Elle et lui rêvent d’action sur l’église. Par lui elle baigne dans002621248 1 une atmosphère de spiritualité: il lui fait lire saint Paul et lui enseigne la théorie de la rédemption gratuite où l’effort humain n’entre pour rien et qui correspond si bien à ses tendances, l’effort vers la simplieité, vers la religion du coeur, celle qui justifie l’amour le plus exalté, celle qu’enseigne saint Paul. Luther? Il est hors de doute aujourd’hui que, vers 1520, elle a suivi avec curiosité le mouvement luthérien: il faut entendre par là qu’elle a connu Luther, ses efforts, lu ses premiers traités, traduit même certains d’entre eux, qu’elle lui a demandé non pas une doctrine, mais certains moyens de se rapprocher de Dieu. Mais, aussi bien, avait-elle besoin de lui? Car ce que dit Luther saint Paul l’avait dit avant lui, et elle a lu, et bien lu, les Épîtres. L’attitude du réformateur et de la princesse sont bien différentes: elle ignore ses doutes, ses hésitations; elle se sert de lui, simplement, pour vivre une religion plus vivante que celle qu’elle avait vécue jusque-là. Le triptyque ainsi dessiné paraît excellent. Et le témoignage de Capiton, justement invoqué, en confirme les conclusions: Marguerite, sans aucun doute, a suivi avec passion les efforts de ses contemporains pour revigorer un christianisme qui risquait de se perdre dans un formalisme étroit. «Marguerite incorpore; Marguerite assimile; Marguerite… fait avec les aliments qu’elle saisit du sang et de la chair à elle» (p. 145) et ceci «nous ramène… à l’irritant débat de nomenclature». Protestante? Catholique? «Querelles de noms, vaines querelles… L’historien n’a pas à étiqueter, mais à comprendre… Marguerite a été Marguerite et c’est assez» (p. 154); elle s’est adaptée aux circonstances. 1520? 1530? 1540? Ce n’est pas encore l’heure des confessions de foi. On en reparlera après le concile de Trente, le massacre de Wassy, le colloque de Poissy: l’heure n’est pas encore «aux dogmes bien ratissés». Marguerite, comme beaucoup de ses contemporains, échappe aux classifications. Ces bases posées, -qui semblent irréfutables-, L. Febvre s’en prend à l’Heptaméron. Il en montre les bases réelles, les bases vivantes: la princesse ne peut avoir prêté à ses contemporains pas plus qu’aux personnages de ses nouvelles des opinions incompatibles avec la morale de son temps. La vraisemblance du recueil n’est pas seulement topographique, biographique, anecdotique, psychologique: elle est surtout, elle est, avant tout, morale. Soit une nouvelle, la Xe, -celle qui met face à face Amadour et Floride; de ces pages denses, et surprenantes ô combien! L. Febvre dégage le sens moral du recueil. La Xe nouvelle? Un document, à étudier de près. Ici l’historien, servi par sa connaissance profonde du XVIe siècle, de montrer à quel point la morale pralique du siècle, si différente de la nôtre, et si peu chrétienne à tant d’égards, a été décrite par la reine avec un réalisme inattendu. Non qu’elle veuille la défendre. Au contraire. Car l’objet qu’elle se propose -et la mondaine, par là, rejoint la chrétienne- est d’instruire, d’éduquer ses contemporains; l’idée n’est pas neuve, mais personne ne l’a développée avec autant de verve et de sûreté, autant d’arguments pertinents que M. Febvre. Les chapitres V et VI de la IIe partie constituent précisément une esquisse de cette histoire des sentiments humains que l’historien réclame à bon droit. Ainsi étudié, le réalisme de l’Heptaméron, d’abord, prend une tout autre signification. Littéraire et historique. Il apporte sur l’histoire des moeurs des données plus significatives qu’on ne le pensait: il est un document d’une richesse encore inconnue, et L. Febvre le montre comme il l’a dit déjà d’autres oeuvres du XVIe. La différence entre l’Heptaméron et les Nouvelles récréations, voire les Baliverneries est criante: il n’était pas inutile de le redire avec tant de force et de clarté. Qu’on lise les deux chapitres précités, aux titres évocateurs. De la courtoisie au viol, et Amour et mariage; pour une histoire de l’éducation sentimentale, qu’on lise surtout les pages 228-230, on en sera vite convaincu. Mais surtout L. Febvre dénoue le dilemme initial, explique les contradictions. Il montre Marguerite prise entre le rêve et la réalité: «Ici, d’un bloc, les nobles sentiments… Là, tous les instincts et toutes les passions, la sphère de l’impur, du brutal, du péché. Entre les deux, point de lien, point de pont, une coupure. Mais Marguerite… rétablit le lien». S’agissant de l’amour avant et pendant le mariage (qui est, après tout, le thème essentiel de la morale pratique), la reine indique ce qu’il est, ce qu’il devrait ou ce qu’il pourrait être. Nul encore n’avait montré aussi clairement ce que fut la pensée du royal écrivain. Ni avec tant de preuves. On comprend dès lors amour-sacre,-amour-profane---autour-de-l-heptameron-27753la conclusion: Marguerite, simple ou double? «Il ne se peut pas que le rapport de la religion et de la morale ait été… au temps de Marguerite, le même qu’aujourd’hui» (p. 277), et le christianisme du XVIe siècle «était infiniment plus libre, plus souple, plus varié… qu’il ne nous paraît l’être aujourd’hui. Du moins jusqu’à la consommation du schisme». Ce qui explique que la reine ait pu, à la fois, être une mystique «ravie de l’amour de Dieu» et une moraliste mondaine préoccupée d’agir sur les coeurs et les esprits. Très loin de nos catégories strictement définies. L’oeuvre chrétienne comme l’oeuvre mondaine de la princesse tendent au même but: rapprocher de Dieu toutes les âmes, les plus hautes comme les plus charnelles. Il n’y ‘a pas deux femmes en elle: il n’y en a qu’une. Faut-il dire -avec la netteté de cette discussion, et sa force probante-, la verve de l’exposé, la netteté du trait, la vigueur du style, la vie de portraits simplement esquissés et dont on regrette, tant ils paraissent vivants, qu’ils soient seulement esquissés? Un maître livre que celui-là, par sa méthode comme par ses conclusions.

[Pierre JOURDA. “Lucien Febvre. Autour de l’Heptaméron. Amour sacré, amour profane. Paris, Gallimard, 1944. In-8° de 300 pages” (reseña), in Revue d’histoire de l’Église de France, t. XXXI, n° 119, 1945, pp. 345-348]

Anuncios