✍ Histoire de Franche-Comté [1912]

por Teoría de la historia

11115290334_3M. Lucien Febvre vient d’écrire une Histoire de Franche-Comté (1). Les lecteurs de la Revue de Synthèse savent qu’il a déjà consacré au passé de celle province plusieurs travaux, qui sont excellents. Il connaît son sujet mieux que personne; et toutes les fois qu’il touche au domaine de l’histoire générale, il se montre parfaitement informé. Aussi bien, avec un historien de la valeur de M. Febvre, ces qualités d’exactitude et de conscience scientifique vont de soi; il serait presque impertinent de trop les louer. Le livre de M. Febvre, préparé par des années de recherches érudites méthodiquement poursuivies, parait avoir été rédigé assez vite. Écrit de verve il est vivant, entraînant, coloré. L’historien amuse son lecteur, parce qu’il s’est lui-mème amusé au spectacle des faits. N’a-t-il pas su tirer d’une très ingrate matière -l’histoire de quelques grandes familles féodales- l’un de ses plus agréables chapitres (chapitre VI)? Certaines personnes pourtant auraient préféré un style plus calme, plus châtié et moins encombré de points de suspension. M. Febvre semble avoir pratiqué Michelet plus assidûment que Fustel de Coulanges. Michelet est un maitre séduisant, mais parfois dangereux. M. Febvre a su ne pas sacrifier l’histoire politique. Mais à côté d’elle il a fait une part très large à ce que l’on appelle quelquefois d’un terme impropre, mais commode, l’ “histoire sociale” (2). On lira en particulier avec beaucoup d’agrément et de profit le chapitre où il étudie les divers “genres de vie” dans la Comté au début du XIXe siècle. À qui douterait encore de l’utilité pour les historiens d’une solide éducation géographique, il faudra désormais recommander ce chapitre, ou mème le livre tout entier. Ce livre je ne saurais le résumer. Je voudrais simplement insister ici sur les questions d’histoire proprement provinciale qu’il soulève (3). La Franche-Comté forme un terrain particulièrement favorable à l’histoire provinciale, parce qu’elle fut vraiment une province, pourvue d’une vie autonome, et, à de certains moments, presque un État indépendant. Non qu’elle constitue ce que l’on appelle parfois une “région naturelle”. M. Febvre le dit excellemment: “Un petit fragment du massif vosgien; une bonne moitié du bassin de la Saône; une part importante du Jura: voilà ce qu’elle unissait dans ses limites le jour où elle vint se fondre dans l’unité française. C’était un assemblage de régions naturelles, brisées, découpées, unies dans un ensemble avant tout politique”. Tout au plus peut-on observer que la zone d’alluvions stériles, recouverte en grande partie par des bois humides, qui borde la Saône, a formé comme une barrière, isolant la Comté de ses voisins de l’Ouest. Encore convient-il de ne pas oublier que si Charles VIII avait épousé Marguerite d’Autriche, sa fiancée, au lieu de l’héritière de Bretagne, l’union de la comté de Bourgogne avec le duché, réalisée à plusieurs reprises au cours du moyen-âge et pour la dernière fois par Philippe le Hardi, n’eût sans doute plus été rompue. Quelques pagi de la rive droite de la Saône se trouvèrent, au début du XIe siècle, rassemblés entre les mains d’une même dynastie comtale. Tel fut l’événement qui donna naissance au comté de Bourgogne. M. Febvre a clairement raconté ces débuts de la Franche-Comté. Il a montré avec finesse que, bien qu’elles fussent dissemblables, ou plutôt par cela même qu’elles étaient dissemblables, les différentes “régions naturelles” que la Comté unissait en un faisceau disparate furent de bonne heure rattachées les unes aux autres par des liens économiques étroits; la plaine et la montagne échangeaient leurs produits. On regrette qu’il n’ait point cru devoir consacrer un paragraphe spécial à l’histoire territoriale de la Comté, que l’on a quelquefois peine à suivre à travers des chapitres un peu touffus. Une bonne carte eût rendu bien des services; elle fait défaut; lacune fâcheuse, mais dont l’auteur du livre, vraisemblablement, n’est pas responsable (4). Formée de la façon qu’on a vue, la Franche-Comté dura. Et peu à peu les habitants des diverses régions qui la composaient se sentirent unis les uns aux autres par les liens d’un patriotisme commun. Car il y a eu un patriotisme franc-comtois, ou mieux bourguignon. M. Febvre, à plusieurs reprises, en a mis en lumière les manifestations, parfois héroïques. On eût souhaité qu’il s’attachât avec plus de soin à l’étudier, à l’analyser. À l’origine de ce patriotisme provincial, comme du patriotisme national, on trouverait sans doute le sentiment dynastique, -en l’espèce un sentiment de traditionnelle fidélité à la maison de Bourgogne, et aux Habsbourg, ses héritiers. M. Hauser n’a-t-il pas montré combien l’esprit “bourguignon” fut vivace, dans le duché de Bourgogne, devenu français? (5). Surtout, il conviendrait de se demander comment et pourquoi ce patriotisme provincial disparut -bien vite, somme toute- dans l’unité nationale. Entre l’époque où les villes et les bourgs de la Franche-Comté, Luxeuil, Faucogney, Arçay, Dôle, Salins, Gray derrière une palissade élevée à la hàte, Besançon enfin qui fut assiégée vingt-et-un jours, opposaient aux armées de Louis XlV Une opiniâtre résistance, -et le XIXe siècle, où, comme le dit M. Febvre, la Franche-Comté n’a plus d’histoire politique qui lui soit propre, ses habitants étant devenus “des Français sans plus”, que s’était-il donc passé-. L’histoire des patriotismes provinciaux, de leur grandeur et de leur décadence, formerait une introduction indispensable à l’histoire du patriotisme français, qui reste tout entière à écrire. Ce sont là des recherches difficiles. M. Febvre, pour qui le passé de sa province, les documents d’archives et les documents littéraires qui le révèlent, n’ont plus de secrets, ne se sentira-t-il pas tenté de montrer aux sceptiques qu’elles sont possibles? II nous doit une histoire du patriotisme bourguignon. Au reste, il n’accorderait point que tout esprit provincial soit mort en Franche-Comté. Il croit à une sorte de génie franc-comtois. “Ces Comtois, dit-il, sur le vieux sol de l’ancienne province, les voici au XIXe siècle tout semblables à ce qu’au cours des âges, dans la revue rapide de notre passé, ils nous sont apparus”. Quels sont, d’après lui, ces traits, si singulièrement02792_1 persistants, du caractère franc-comtois? Autant que je puis le voir, la prudence, la pondération, une sagesse volontiers caustique, plus de solidité que d’éclat, et beaucoup de tenacité. Courbet, Proudhon, le président Grévy, voilà, pour M. Febvre, d’authentiques Franc-Comtois. Mais ces mêmes traits, ne les a-t-on pas souvent considérés comme caractéristiques des paysans et des petits bourgeois, non plus de la Franche-Comté, mais de la France entière, ou même des paysans et des petits bourgeois, en général? N’a-t-on pas vu dans Proudhon le représentant “authentique” non de la province dont il était originaire, mais de la classe sociale dont il était issu? Aussi bien, s’il est vrai que Proudhon naquit à Besançon, Fourier, qui ne fut point pondéré, y était né avant lui. Ces études de psychologie collective, dans l’état actuel et de la science psychologique et des sciences historiques, manquent de fondement solide. Nous ignorons d’ordinaire à peu près tout de l’histoire des familles bourgeoises ou paysannes, et de leurs migrations, qui furent sans doute plus fréquentes qu’on ne le croit souvent: si bien que nous nous trouvons exposés à traiter comme de vieilles familles franc-comtoises des familles immigrées peut-être à une époque toute récente. C’est compromettre l’avenir de la psychologie collective, que de ne pas lui appliquer les principes de prudence et de doute méthodique qui sont de règle pour toutes les branches de l’histoire. On le voit, l’Histoire de Franche-Comté de M. Febvre soulève bien des problèmes. Faire réfléchir le lecteur, appeler les questions, les objections mêmes et les critiques, n’est-ce pas le propre des livres intéressants?

NOTAS. (1). Lucien Febvre, Histoire de Franche-Comté (Les Vieilles Provinces de France, collection publiée sous la direction de M. A. Albert-Petit). Paris, Boivin, 1912, VIII+ 260 pp., pet. in-8. (2). Dans son histoire des défrichements, M. Febvre parle de villages établis autour des abbayes cisterciennes. Si le fait est exact, il y avait là un manquement à la règle des Cisterciens, qui interdisait aux abbayes le voisinage des lieux habités. La conception que M. Febvre se fait de l’économie “fermée” au haut moyen-âge, -et qui est la conception courante-, me parait exagérée. (3). Cf. le discours prononcé à la séance solennelle de rentrée des facultés de Dijon, par M. Febvre, sous le titre L’histoire provinciale, une brochure in·8, Dijon, Marchal, 1912, 12 pp. (4). Un plan de Besançon eût également rendu le texte plus clair. Les deux petites cartes des pp. 25 et 37 se sont trouvées interverties. (5). H. Hauser, Le traité de Madrid et la cession de la Bourgogne à Charles-Quint, in-8, Paris, 1912, 182 pp.

[Marc BLOCH. “[Recension de l’ouvrage de Lucien Febvre, Histoire de Franche-Comté]”, in Revue de synthèse historique (Paris), t. XXVIII, nº 83-84, abril-junio de 1914, pp. 354-356]