➻ Pierre Goubert [1915-2012]

por Teoría de la historia

72195400A quelques jours de son 97e anniversaire, l’historien Pierre Goubert est mort dans son sommeil le 16 janvier. Né à Saumur (Maine-et-Loire), le 25 janvier 1915, au sein d’une famille modeste (son père fut jardinier, puis commerçant), cet universitaire eut un parcours académique des plus singuliers. Authentique fils du peuple, il illustre la promotion au mérite de l’école républicaine. Entré à l’Ecole normale d’instituteurs d’Angers à 16 ans, il intègre en 1935 l’Ecole normale supérieure (ENS) de Saint-Cloud, qui forme alors les professeurs d’écoles normales et d’écoles primaires supérieures. C’est là qu’il rencontre le médiéviste Marc Bloch (1886-1944). Le choc est tel que Pierre Goubert décide de s’orienter vers l’histoire, qu’il enseigne, ainsi que les lettres, dès la fin de sa formation, à l’Ecole normale de Périgueux (1937). Mobilisé en 1939, le caporal Goubert fait la campagne de France, échappe à la captivité et reprend sa charge d’enseignant à Pithiviers (Loiret), puis Beauvais (Oise). Mais le virus de la recherche le tient. Autorisé par dérogation à préparer une licence – comme les élèves-instituteurs du temps, il n’est pas bachelier – qu’il obtient, selon sa formule, “par morceaux”, il réussit dans la foulée l’agrégation (1948) et entreprend un doctorat sur le Beauvaisis à l’époque moderne, sous la direction d’Ernest Labrousse, spécialiste d’histoire économique et sociale. Détaché au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en 1951, il obtient une direction d’études à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) en 1955, et, en 1958, l’année même où il soutient sa thèse, un poste de professeur d’histoire moderne à la faculté de Rennes. Publié en 1960, Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730 (Sevpen) marque un temps fort de l’historiographie française, inscrivant de façon pionnière la démographie historique dans un cadre micro-régional. Le parti pris fit florès. Paradoxalement, la somme est éreintée par Fernand Braudel dans le compte rendu qu’il en fait pour la revue des Annales. Mais l’argumentation qui fustige la micro-storia en germe pèse moins que les relations difficiles que Goubert entretenait avec le maître. Ce qui ne devait pas s’arranger tant la liberté de l’historien hors normes était entière. Nommé à la toute nouvelle faculté de Paris-Nanterre (1965), Goubert y appelle Robert Mandrou, génial disciple de Lucien Febvre dont Braudel entrave la carrière. Il sait aussi s’entourer de jeunes assistants dont il favorise le parcours (de la minutie scrupuleuse d’Anne Zink à l’envergure de François Billacois sur les mentalités judiciaires). Cette générosité, qui se traduit par une capacité d’écoute, un sourire bonhomme, un jeu souvent spectaculaire d’indignations, feintes ou non, incite à l’audace. Et l’homme au verbe facile qui ne craint pas les formules abruptes, voire “définitives”, est aussi celui qui brossait de façon alerte et contrastée L’Avènement du Roi-Soleil (Julliard, coll. “Archives”, 1961), écornant l’image du jeune souverain avec une énergie iconoclaste. Bientôt il efface le roi dans un mémorable essai, Louis XIV et vingt millions de Français (Fayard, 1966) au profit des humbles et des anonymes dont l’éclat et la grandeur du règne occultaient l’image trop sombre. L’impact du propos fut considérable et les hagiographies du monarque en parurent aussitôt obsolètes. Comme pour étayer sereinement ce changement d’optique, Goubert livre un manuel capital, L’Ancien Régime (Armand Colin, “U”, 2 vol., La Société, 1969, et Les Pouvoirs, 1973), qu’avec la collaboration de Daniel Roche il reprit et augmenta sensiblement en 1984 (Les Français et l’Ancien Régime, 2 vol.). Professeur à la Sorbonne (1969-1978), ce disciple de Labrousse y conjugue le respect des idéaux scientifiques et sociaux du maître et la promotion d’une histoire des mentalités (Robert Mandrou, Philippe Ariès, Michel Vovelle, Jean-Louis Flandrin) encore peu orthodoxe. Reconnu et largement accueilli à l’étranger, Pierre Goubert, tout fidèle qu’il soit à l’esprit des Annales, n’a pas craint de s’essayer à d’autres approches, d’un très accessible essai sur La Vie quotidienne dans les campagnes françaises au XVIIe siècle, dans la collection fameuse d’Hachette (1982) à une biographie de Mazarin (Fayard, 1990), personnage qu’il jugeait déjà “digne et édifiant” en 1961, en passant par une didactique Initiation à l’histoire de France (Fayard, 1984) couronnée par le grand prix Gobert de l’Académie française. En marge de recueils d’articles (Clio parmi les hommes, 1976 ; Le Siècle de Louis XIV, 1996), il a livré pour ses 80 ans un précieux témoignage d’égo-histoire, Un parcours d’historien. Souvenirs, 1915-1995 (Fayard, 1996), qui abordent moins l’oeuvre et ses enjeux que le parcours de l’homme, si atypique.

[Philippe-Jean CATINCHI. “Pierre Goubert, l’historien de l’envers du Grand Siècle”, in Le Monde (Paris), 24 de enero de 2012]