✍ Histoires de la lecture. Un bilan des recherches [1995]

por Teoría de la historia

51h2eNSI5dL._SY445_Dès 1982, dans un article repris parmi ses études sur Le Livre français sous l’Ancien Régime, Henri-Jean Martin plaidait « pour une histoire de la lecture », prolongement naturel et complément indispensable de l’histoire du livre. Une décennie plus tard, en janvier 1993, un colloque international réuni à Paris sous la direction de Roger Chartier, pouvait déjà proposer à la communauté scientifique un substantiel « bilan des recherches » entreprises en Europe, en Russie et aux Etats-Unis. Un état de la question tout provisoire et d’autant plus intéressant qu’il ouvrait de larges perspectives. De nombreuses terres encore en friche attendent en effet leurs explorateurs. L’entreprise, cependant, n’est pas dénuée de péril. La difficulté des investigations tient surtout aux sources qui, dans ce domaine, ne peuvent guère être comparées à celles, beaucoup plus abondantes, dont disposent les historiens du livre. En introduisant le copieux volume des actes, Roger Chartier le souligne d’emblée : « Il n’existe pour l’ histoire de la lecture ni archives immédiatement mobilisables, ni démarche unanimement acceptée ». La diversité des pistes empruntées et la variété des méthodologies mises en oeuvre justifiaient le « grand tour » de la première partie, proposé sous la forme d’études riches en informations, portant sur une demi-douzaine d’aires culturelles et linguistiques. En ouverture, Lodovica Braida souligne que l’histoire de la lecture en Italie connaît un développement encore faible, avant de brosser un tableau qui, par sa richesse, dément quelque peu le constat initial. Quant à la communication de Jean-François Botrel au sujet de l’Espagne, elle concerne non seulement les recherches se rapportant à la lecture, mais aussi celles qui ont l’histoire du livre pour objet, spécialité longtemps demeurée « l’apanage des bibliographes, des bibliothécaires et, à un moindre degré, des historiens de la littérature ». Une bibliographie signalétique comportant une bonne centaine de références témoigne cependant de l’envol récent des investigations dans la péninsule ibérique. Spécialiste réputé du livre allemand moderne, Frédéric Barbier offre une nouvelle fois un modèle d’essai d’histoire culturelle, que nourrit un large savoir historique, littéraire et philosophique. L’auteur de L’Empire du livre [Frédéric Barbier, L’empire du livre, Paris, éd. du Cerf, 1995 (Bibliothèque franco-allemande)] s’attache en particulier à l’analyse du « dilemme de la nouvelle Allemagne industrielle », opposant une abondante production imprimée et « des pratiques qui se développent à son encontre » en raison de l’« indigence culturelle » du plus grand nombre. L’ample essai complémentaire de Hans-Erich Bödeker établit le bilan d’une trentaine d’années de recherches sur le domaine germanique et ouvre diverses perspectives, notamment « en matière de méthodologie et de critique des sources ». Otto S. Lankhorst se livre à un exercice comparable pour la Hollande de l’Ancien Régime, en recensant les principales sources disponibles et en examinant les types d’enquêtes rendues possibles par leur exploitation scientifique. A propos de l’Angleterre, James D. Raven montre comment les chercheurs s’efforcent non seulement de découvrir « qui lit quoi », mais aussi de déterminer « comment et pourquoi ». Pour sa part, David D. Hall étudie les principaux champs qu’explorent aux Etats-Unis des chercheurs relevant de disciplines diverses, animés par des préoccupations variées. Un dernier chapitre, dû à Alexandre Stroev, informe le lecteur de l’état de la question en Russie, terra incognita pour la majorité des spécialistes occidentaux. La seconde partie de l’ouvrage (« Croisements ») a pour but d’illustrer, selon les mots de Roger Chartier, « plusieurs façons d’aborder l’histoire de la lecture à partir de domaines de savoir voisins ». Ainsi, Annie Prassoloff examine, de façon très originale, les « effets du droit d’auteur sur la lecture disponible » ; Jean-Yves Mollier confronte, à propos du XIXe siècle français, histoire de la lecture et histoire de l’édition. Pour Jean-Marie Goulemot, l’histoire littéraire trouve dans les travaux sur la lecture un complément dont elle ne peut plus guère se passer aujourd’hui. Il en va de même, mutatis mutandis, de l’histoire de la lecture et de l’histoire de l’illustration, lesquelles, note Ségolène Le Men, « se soutiennent mutuellement », l’image apparaissant « comme trace du regard du lecteur ». Si l’illustration joue un rôle de premier plan dans l’appréhension et l’usage du livre, les « mises en textes » ne sont pas moins importantes, comme le souligne Henri-Jean Martin à propos des manuscrits médiévaux et des imprimés anciens, tandis qu’Anne-Marie Christin met en évidence les rapports entre lecture et écriture. Enfin, pour clore le volume, Roger Chartier analyse les conséquences, sur le long terme, de la « révolution » de l’écran et du texte électronique.

[Philippe HOCH. “Histoires de la lecture. Un bilan des recherches” (reseña), in Bulletin des bibliothèques de France (Paris), n° 3, 1996]