✍ La Chirurgie des âges. Corps, sexualité et représentations du sang [1998]

por Teoría de la historia

41WT2FJAFJL._SL500_AA300_L’ablation des amygdales, des végétations, de l’appendice chez l’enfant, de la prostate chez l’homme et des organes génitaux chez la femme sont des inventions de la médecine chirurgicale du XIXe siècle. Depuis, elles ont connu un succès durable quoique controversé. Selon Véronique Moulinié, la seule mode médicale (comme il en existe bien d’autres) ne l’explique pas. L’enquête qu’elle nous propose dans ce livre est une plongée du côté de la face cachée de la chirurgie: celle que décrivent les patients lorsqu’ils s’efforcent de restituer et de comprendre les opérations qu’ils ont subies et parfois voulues. Menée en milieu rural et urbain, quelque part dans le Lot-et- Garonne, son étude fait émerger ce qu’on peut appeler une configuration d’idées, puisant à des sources multiples: croyances traditionnelles, savoirs médicaux anciens, interprétations populaires. Leur addition dit à peu près ceci: l’ablation des organes précités relève toujours du bon passage d’une étape de la vie sexuelle (puberté, ménopause, «andropause»), elle-même gouvernée par une bonne gestion du sang dans le corps. Ainsi, explique V. Moulinié, les amygdales existent-elles chez l’enfant au détriment des organes génitaux: les enlever au bon moment accélère, dit-on, la croissance, c’est-à-dire la puberté. De même, ôter la prostate de l’homme vieillissant calme le «retour d’âge», ce désordre tardif de la sexualité. Enfin, l’opération dite «totale», chez la femme de quarante ans, est bien souvent décrite comme une solution attendue aux troubles de la ménopause. Derrière tout cela, on trouve l’idée que la vie sexuelle de l’homme, comme celle de la femme, est gouvernée par des cycles où l’écoulement du sang, qu’il soit spontané ou provoqué par le bistouri, joue un rôle essentiel. Pour le montrer, Véronique Moulinié manie, avec virtuosité, les confidences de ses informateurs, des traités médicaux anciens et modernes, des articles de presse, des documents sur les saints guérisseurs, des extraits d’oeuvres littéraires. Ce qu’elle construit sur la base de ces multiples rapprochements et analogies forme, indiscutablement, système. Seul le lieu où existe un tel système peut susciter quelques interrogations chez le lecteur qui, par ailleurs, appréciera la finesse et l’agrément de l’écriture de cet ouvrage original.

[Nicolas JOURNET. “La Chirurgie des âges. Corps, sexualité et représentations du sang, par Véronique Moulinié”, in Sciences Humaines (Paris), nº 84, junio de 1998]