✍ Philippe II et la Franche-Comté. Étude d’histoire politique, religieuse et sociale [1912]

por Teoría de la historia

phBTzf7uLe travail de M. Lucien Febvre est l’un des plus considérables et aussi l’un des meilleurs ouvrages publiés depuis longtemps sur l’histoire de la Franche-Comté et il mériterait assurément un examen plus détaillé que le bref compte-rendu que nous pouvons lui consacrer ici. Après une description des plus attachantes et des plus exactes de «ce bon pays qui se suffit en tout», M. Febvre étudie l’état de la Comté à la veille du règne de Philippe II, son gouvernement, son Parlement et ses États, et conclut à l’équilibre des institutions corntoises sous Charles-Quint, équilibre d’où résulte la prospérité matérielle du pays et qui donne naissance à un sentiment national comtois qui se développe peu à peu. La seconde partie de l’ouvrage est consacrée aux débuts du règne de Philippe II, aux conséquences pour la province de l’avènement du fils de Charles-Quint, au rôle du cardinal de Granvelle, de la noblesse et de la bourgeoisie comtoises. Une troisième partie, intitulée «la Comté et la révolution des Pays-Bas», nous fait connaître les résultats de la nomination de Guillaume d’Orange comme gouverneur de la Franche-Comté de Bourgogne, la pénétration et le développement de la réforme protestante dans ce pays, les divisions qui suivirent la seconde disgrâce du cardinal de Granvelle et les conséquences matérielles et politiques des passages successifs en Franche-Comté des troupes du duc d’Albe et du duc de Deux-Ponts. Enfin, la quatrième et dernière par tie de l’ouvrage est consacrée aux progrès de l’absolutisme, aux réformes ecclésiastiques, universitaires et judiciaires, au gouvernement de don Juan d’Autriche et à la rentrée de Granvelle au pouvoir. Une conclusion, peut-être un peu absolue, nous montre la Comté exploitée et sacrifiée, réduite au rôle de «route militaire». Le tout est écrit dans un style en général agréable que déparent cependant des inversions vraiment trop fréquentes et parfois déconcertantes. Une Table des noms de personnes, de lieux et des principales matières, que nous aurions souhaitée plus développée, suit un Errata, auquel il serait malheureusement facile de donner plus d’ampleur, ne 9782262015190fùt-ce que pour l’orthographe des noms propres de personnes, que M. Febvre traite un peu cavalièrement. Nous relèverons, au risque d’être accusé de ce «mauvais esprit de chicane comtoise» que M. Febvre déplore, les noms cependant connus d’Arscot pour Arschot, de Chillet pour Chifflet, Châteaurouillaud écrit tantôt Châtel-Roillaud, tantôt Châteauroillaud, Chavirey pour Chauvirey, Wateville pour Watteville, etc. , et à plusieurs reprises. M. Febvre a adopté un système de références par numéros, peut-être avantageux au point de vue de l’économie de place, mais bien désagréable pour le lecteur qui, à tout instant, lorsqu’il veut savoir le titre de l’ouvrage visé dans le texte, doit se reporter à la Bibliographie qui ouvre le volume. Peut-être s’étonnera-t-on que les Archives nationales ne figurent pas dans cette énumération de sources. Il semble cependant que M. Febvre y eût pu trouver, dans la série K, des renseignements utiles, qui eussent avantageusement complété ceux des collections Granvelle et Chifflet de la bibliothèque de Besançon.

[L. G. “Lucien Febvre. Philippe II et la Franche-Comté. Etude d’histoire politique, religieuse et sociale” (reseña), in Bibliothèque de l’école des chartes, vol. LXXIII, nº 1, 1912, pp. 139-140]

706849714Je suis heureux de présenter à un large public le premier livre, le premier chef-d’oeuvre de Lucien Febvre – Philippe II et la Franche-Comté – soumis comme thèse de doctorat ès lettres à la Sorbonne, en 1911. Lucien Febvre a alors trente-trois ans, mais tel Michelet, au seuil d’une longue vie de travail, il se trouve déjà en pleine possession de son multiple talent. Les années d’apprentissage sont derrière lui, toutes les formes de l’histoire lui sont accessibles, toutes le séduisent, et son style a déjà son éclat, sa vraie couleur. Inutile évidemment d’analyser cet ouvrage classique qui s’affirme de lui-même dans sa richesse et son étonnante précocité. Notez qu’il prend aujourd’hui sa place, sans signaler le moins du monde son âge, auprès des plus belles thèses d’histoire régionale, soutenues hier : Beauvais et le Beauvaisis, de Pierre Goubert, la Basse Provence de René Baehrel, les éblouissants Paysans de Languedoc d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Il est leur compagnon, tout en ayant été leur prédécesseur. Que Lucien Febvre ait été le plus grand historien de langue française de notre époque, chacun le sait. Mais à mesure que les années passent, son rôle éminent s’estompe, se perd de vue, ce qui est triste, assez logique pourtant. Car Lucien Febvre aura été victime de sa générosité même, il a beaucoup donné, sans compter, sans réclamer ensuite son propre bien. Il a mis une sorte d’acharnement à pousser ses élèves, ses disciples, ses amis jusqu’au plan de leur propre perfection. Marc Bloch, plus jeune que lui, lui a dû de franchir bien des difficultés. Moi-même, il m’a sorti de mes doutes et de mes hésitations. Le vrai rôle de Lucien Febvre dans la vie intellectuelle de la France ne s’affirmerait que si sa volumineuse correspondance était publiée un jour. Il le souhaitait lui-même. Le sera-t-elle ? Un sort malin s’acharne à la fois contre elle et contre son oeuvre inédite. A la veille de sa mort, en septembre 1956, Lucien Febvre avait achevé la mise au point de son dernier livre, Honneur et Patrie. Le manuscrit en a bizarrement disparu. je désespère qu’il puisse paraître un jour sous la signature de son auteur. Quant aux nombreux cours qu’il a professés au Collège de France ou à Strasbourg, à l’inverse de ceux de Marc Bloch entièrement rédigés, ils ne sont représentés que par des notes incomplètes, abondantes mais impubliables telles quelles. Pour aboutir à un texte, il faudrait compléter, réécrire, faire ce que Camille Jullian aura fait pour les manuscrits de Fustel de Coulanges. D’aucuns ont pensé que ce serait un service discutable à rendre à la mémoire de Lucien Febvre que de retraduire en quelque sorte sa pensée, dans un style qui ne serait plus tout à fait le sien. Tout ceci explique que je me sois employé à la réédition de son premier grand livre. Au moment où viennent de sortir de nouvelles éditions de la Terre et l’Évolution humaine, de la Religion de Rabelais, du Luther, je me réjouis particulièrement que la collection Science, ouverte à un très large public, mette à la disposition des étudiants et des amateurs d’histoire, le moins connu, le plus divers de ses ouvrages.

[Fernand BRAUDEL. “Préface”, in Lucien FEBVRE. Philippe II et la Franche-Comté: étude d’histoire politique, religieuse et sociale. Paris: Flammarion, 1970]

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