✍ Histoire de l’édition française (III). Le temps des éditeurs. Du romantisme à la Belle Époque [1985]

por Teoría de la historia

9782213025582FSDans l’histoire de l’édition française, le XIXc siècle constitue une période cruciale et spectaculaire : au premier plan, un accroissement sans précédent en volume; au second plan, une restructuration du monde du livre -de sa production, de sa distribution, de ses marchés- qui détermine, et pour longtemps, les conditions de la consommation de l’imprimé: à l’exception du secteur littérature, l’édition du XXe siècle ne fera que gérer l’héritage de la révolution industrielle, en y apportant quelques modifications indispensables, mais secondaires. Pour faire l’histoire de ce XIXe siècle, Roger Chartier et Henri-Jean Martin disposaient, a priori, de ressources limitées. Comme ils le notent d’entrée, «longtemps […] le XIXe siècle est demeuré le parent très pauvre d’une histoire tout entière séduite par le livre ancien, ancien parce que fabriqué pendant plus de trois siècles avec les techniques et la machine inventées par Gutenberg, ancien, aussi, parce que inscrit dans un Ancien Régime aboli avec la Révolution» (p. 8). A un objet renouvelé, il faut des méthodes d’analyse particulières; les quelques réticences que nous exprimerons ici viseront donc moins à comptabiliser d ‘inévitables lacunes qu’à prendre la mesure de l’ambition initiale. D’ailleurs, si toutes les pistes ne sont pas explorées par les auteurs de cette entreprises collective, elles existent pourtant, ne serait-ce qu’à l’état d’indices, grâce à la multiplicité des encadrés (47) et à la qualité des notes bibliographiques. Aussi, dans ce livre où tout est dit, peu ou prou, d’une manière ou d’une autre, la tâche du critique consiste-t-elle à juger la hiérarchie qui régit les objets et les discours des historiens, non à s’arrêter à telle hypothèse ponctuelle. La stratégie adoptée par les directeurs de la publication est la même que pour les tomes précédents: en portant un regard attentif aux réalités économiques et culturelles et aux exigences spécifiques du marché, ils évitent la vision neutre et parcellaire à laquelle conduisent l’examen technique et l’intérêt bibliophilique anciens. Cette perspective centrale sert de point de convergence aux différents axes d’étude. a) L’analyse socio-économique. En particulier, Frédéric Barbier (1), au cours des cinq chapitres dont il est l’auteur, couvre l’ensemble du processus qui mène de l’atelier de l’imprimeur au libraire ou au colporteur, et présente une géographie commerciale du livre, nationale et internationale. b) Les professions du livre. Tandis qu’Henri-Jean et Odile Martin décrivent «le monde des éditeurs» et, surtout, l’illustrent par une succession de brèves présentations monographiques, Christophe Charte prolonge dans un chapitre étoffé ses travaux sur les écrivains naturalistes et symbolistes (2). Sa contribution, ajoutée à celles d’Éric Walter pour l’Ancien Régime (3) et d’Anna Boschetti pour le XXe siècle (4), permet ainsi à cette histoire de l’édition de jeter les bases d’une sociologie des auteurs, directement inspirée, en l’occurrence, des concepts et des méthodes de Pierre Bourdieu. c) L’esthétique du livre. On connaît bien, pour le XIXe siècle, l’engouement du public pour l’illustration, permis ou encouragé par les progrès technologiques. Le mérite de Michel Melot, Ségolène Le Men, Jean Viardot et Jean Watelet est de montrer que cette mode transforme radicalement l’esthétique et la «sémiologie» de l’imprimé, et de la mettre en perspective avec l’apparition de nouveaux media, issus de la presse périodique, avec l’évolution des publics du livre, et avec les investissements symboliques que génère la possession, bibliophilique ou non, du livre. d) Les lecteurs. La «production multipliée» (F. Barbier) du XIXe siècle s’explique notamment par l’élargissement du public, dû aux progrès de l’alphabétisation. Pour mieux conaître ces «nouveaux lecteurs» (J. Hébrard), un parcours nous est proposé, à travers les grands secteurs de l’édition de grande diffusion (livre religieux, populaire, pour la jeunesse, pour les femmes). Ces quatre axes, pour l’essentiel, reproduisent les quatre parties de l’ouvrage. Mais le plan n’est pas toujours aussi net: le premier chapitre est consacré à «l’élargissement du public», le dernier aux «nouveaux lecteurs»; d’où une impression de circularité, que la différence des points de vue et des auteurs ne suffit pas à estomper. Aussi curieusement, l’édition universitaire est analysée dans la seconde partie, alors que toutes les autres études sectorielles trouvent leur place en fin de volume. On devine bien la raison de ces particularités d’organisation: les phénomènes éditoriaux sont considérés tantôt du point de vue de la production, tantôt comme un effet de consommation. Plutôt qu’une simple juxtaposition, il y a ici l’amorce d’une interrogation dialectique, qu’on pourrait résumer ainsi: dans quelle mesure l’édition se contente-t-elle d’enregistrer un fait social (l’acculturation d’une part croissante de la population des deux sexes), et, à l’opposé, en quoi ses évolutions propres -ou ses permanences- traduisent-elles une lutte pour le pouvoir culturel dont le livre ne fournit qu’un signe parmi d’autres? Cet évitement s’accompagne, logiquement, du refus d’une périodisation nette. R. Chartier et H.J. Martin affirment dans leur introduction, que le «cadre chronologique s’imposait avec force» (p. 10). C’est probablement vrai pour les années 1830, qui marquent incontestablement une rupture dans l’aventure éditoriale. En revanche, la date finale -« la Belle Époque» dans le titre- semble trop discutable pour être précisée par un millésime, comme c’est le cas pour les autres tomes (Moyen Âge-1660, 1660-1830, 1900-1950). On induirait volontiers, d’après le quatrième tome, que le troisième s’arrête en 1900. En fait, liberté fut laissée aux auteurs de choisir la date qui leur paraissait la plus pertinente – 1900, 1914, voire bien au-delà pour certains. De même, le quatrième tome redescend le plus souvent à 1880, parfois à 1870 ou à 1860. Cette indécision reflète, bien sûr, les évolutions peu significatives de l’édition sous la IIIe République et le caractère très ambigu de la «crise de l’édition» au début du XXe siècle. Mais, plus généralement, aucune périodisation marquée n’a été introduite dans le volume, et les auteurs ont très largement préféré la vision synchronique à l’étude chronologique. Il s’agit là d’un choix méthodologique majeur: la connaissance des cycles économiques et la conception braudélienne de la longue durée a accoutumé à se méfier d’une histoire événementielle qui ne saisirait que les apparences du réel. Le livre, au confluent de l’évolution technologique et de l’histoire des mentalités, dépend de mouvements extrêmement vastes et lents, et, dans cette optique, il peut paraître légitime de refuser les césures artificielles qu’impose la chronologie; on constatera alors seulement que, durant le XIXe siècle, la révolution industrielle et la scolarisation constituent autant de circonstances évidemment favorables pour l’édition. Conclusion indéniable, mais limitée. Car il n’empêche que, dans certains domaines, le choix d’une périodisation demeure, pour l’historien, la seule manière de prendre ses responsabilités d’observateur scientifique. Or, le livre n’est pas une pratique culturelle quelconque, mais l’aboutissement d’un procès de publication, de divulgation à la collectivité d’un texte particulier. A ce titre, son histoire appartient d’abord à l’histoire publique de la collectivité, et, en particulier, à son histoire politique. Il est donc discutable de faire l’impasse, même partiellement, sur les révolutions, les réactions politiques et sociales qui rythment le XIXe siècle. De ces dernières, Pierre Casselle («Le régime législatif») et Madeleine Rebérioux («Les ouvriers du livre») font la chronique, par le biais de la législation et du droit social. Mais, tous comptes faits, cette dimension historique reste sousreprésentée dans l’ensemble de l’ouvrage, où on aurait souhaité des réponses à des interrogations purement événementielles. Celles-ci, par exemple: pourquoi l’édition piétine-t-elle durant les années 1840, période de prospérité économique – quoi qu’en dise le tableau chronologique de la page 14, qui parle d’une phase de dépression économique «jusque vers 1850»? Y a-t-il un rapport entre l’établissement d’un empire autoritaire et l’industrialisation de l’édition, sur fond de sectorialisation? Et, corrélativement, quelles sont les conséquences culturelles de cette victoire remportée par 1 ‘édition programmée sur l’ancienne pratique artisanale? Enfin, comment expliquer l’envol de la production dans les années 1870, sinon par le contexte économique? Ou, si ce dernier suffit à en rendre compte, pourquoi réussit-il alors ce qu’il ne parvenait pas à faire trente ans plus tôt ? A la première question, il est répondu, ici et là, par la concurrence de la presse. Mais cette opposition entre deux types d’imprimés ne pose pas un simple problème de stratégie commerciale, soluble, par exemple, par l’abaissement des prix, la multiplication des illustrations ou la publication par livraisons. Frédéric Barbier le dit très justement: «tout se passe […] comme si, face à la poussée conjointe d’une population de lecteurs en expansion rapide, de flux plus complexes d’informations à acheminer plus rapidement, et de masses d’informations également plus lourdes, l’économie de l’imprimé devenait globalement moins pertinente» (p. 103). Disons plutôt l’économie du livre: il semble en effet que, dès la Monarchie de Juillet, le livre devienne un support inadéquat pour satisfaire les besoins du public, et que la presse, parce que son régime s’est libéralisé, se substitue à lui pour plusieurs de ses fonctions traditionnelles; d’où une période de fluctuation pendant laquelle l’édition essaie, avec un succès inégal, de mimer la presse, puis le temps triomphal de la sectorialisation. Cela méritait peut-être plus qu’une remarque incidente: par un extraordinaire paradoxe, au moment où s’effondrent les structures culturelles issues de l’Ancien Régime et où, par voie de conséquence, le livre et ses lecteurs se retrouvent sacralisés par les producteurs de textes, ces derniers sont réduits à reconnaître que le public, idéalisé par la pensée romantique, a joué le rôle décevant d’une fiction collective. De ce rendez-vous manqué entre la création et la publication partent les routes qu’empruntera, au cours du XIXe siècle, la littérature. En somme, le livre est le lieu d’un conflit permanent entre l’activité éditoriale traditionnelle et la logique de la communication nouvelle, sans que la seconde ne supplante totalement la première. De même que sous l’Ancien Régime, coexistent les réseaux de diffusion de l’imprimé et, pour une minorité, une circulation orale ou manuscrite des oeuvres, de même, au XIXe siècle, les mécanismes modernes de production et de distribution se mettent en place sans remettre en cause la conception traditionnelle du livre que véhiculent les élites ; ce phénomène est parfaitement décrit, par AnneMarie Thiesse, pour le roman populaire : «L’incontestable développement que connaissent l’édition et la presse populaire au XIXe siècle ne signifie nullement un bouleversement dans la structure du champ culturel et sa hiérarchie. Le secteur spécialisé de la production croît en même temps que la lecture populaire, mais il est dépourvu de prestige culturel comme son public, abandonné à des écrivains en situation d’échec, et régi par des stratégies purement commerciales» (p. 469). Or, en privilégiant, parmi des différents usages de l’imprimé, les secteurs de grande diffusion, les auteurs de l’ouvrage manquent en partie la problématique spécifique de l’édition au XIXe siècle. Ce parti-pris est d’ailleurs exprimé par Martin Lyons: «L’identification des titres de best-sellers constitue la première étape vers la définition des valeurs et des conceptions fondamentales qui, partagées par des milliers d’êtres, forment le consensus d’une société […]. Ces écrivains sont des sujets d’étude plus justifiés, car la liste des best-sellers les a dotés d’une certaine légitimité. fondée sur les rééditions fréquentes et largement disséminées de leurs oeuvres» (p. 369). Il est inutile de relever combien est hasardeuse la relation ici établie entre la diffusion d’une oeuvre et sa légitimité culturelle. Pratiquement, il eût été utile d’édifier l’histoire du livre sur une géographie concrète du champ éditorial, de confronter, en établissant précisément, i.e. quantitativement et chronologiquement, les rapports des forces en présence, le livre et les autres types d’imprimés (périodiques, tracts, imprimés administratifs, etc.), et, dans le monde du livre, les différents secteurs. «L’évolution thématique de la production imprimée française, observe F. Barbier, demeure, dans l’état actuel de nos connaissances, inconnue pour l’essentiel» (p. 109). Mais une entreprise collective représente une bonne opportunité pour réaliser ce type de travail qui, plus sûrement novateur et productif que les traditionnelles études sectorielles, constitue, par ailleurs, un préalable indispensable à toute histoire quantitative de l’édition. Quoi qu’il en soit, la grande perdante de ce «temps des éditeurs» est, au moins jusqu’à la fin du siècle, l’édition littéraire. Il est significatif, de ce point de vue, que, alors que le 4e tome accorde une place prépondérante à la littérature, celle-ci ne fasse pas l’objet, pour le XIXe siècle, d’un chapitre propre. Ainsi, malgré la mine de renseignements qu’offre cet ouvrage -et, bien sûr, nous aurons tous l’occasion de la piller-, l’histoire de l’édition littéraire y demeure inscrite en creux, comme disséminée et privée d’objet propre.

NOTAS. (1) Il ne nous est pas possible de nommer, dans ce bref compte rendu, tous les auteurs de l’ouvrage; pour autant, notre «sélection», dictée par nos intérêts et nos compétences, ne vise nullement, bien sûr, à suggérer un palmarès. (2) Voir Charle, Christophe, La Crise littéraire à l’époque du naturalisme, Paris, Presses de l’École normale supérieure, 1979. (3) Voir Histoire de l’édition française, t. 2, p. 382-399. (4) Voir Histoire de l’édition française, t. 4, p. 480-527.

[Alain VAILLANT. “Le livre au XIXe” (reseña), in Romantisme, n°55, 1987, pp. 113-115]