✍ Histoire de l’édition française (I). Le livre conquérant. Du Moyen Âge au milieu du XVIIe siècle [1982]

por Teoría de la historia

51042N40SVL._SY300_Une somme, tel est le premier mot qui vient à la plume lorsqu’on examine cette monumentale histoire de l’édition française dirigée par Henri-Jean Martin et Roger Chartier. Une somme parce que l’essentiel est là rassemblé, et que cette synthèse est le résultat de la réflexion la plus aiguë menée jusqu’à ce jour dans un domaine qui a pourtant suscité une abondante littérature. Il est bien malaisé de rendre compte, dans le détail, des nombreuses contributions qui constituent ce volume ordonnancé avec un soin tout particulier qui n’a d’égal que l’imagination dont ont fait preuve les coordonnateurs et les auteurs. Histoire de l’édition ? Histoire du livre ? En adoptant le premier parti, les auteurs n’ont pourtant pas occulté le second, bien au contraire puisque l’édition, dans son acception la plus large, sous-entend aussi la fabrication. Jouant sur l’ambiguïté qui recouvre également la réalité historique, ils ont tenté d’éclairer le livre en mouvement, à la fois marchandise et produit de consommation culturelle, dans ses contextes économiques et sociaux successifs. Cet éclairage est certainement la caractéristique la plus novatrice qui frappe le lecteur. Ce premier tome est divisé en trois parties («Du manuscrit à l’imprimé»; «L’édition: géographie, sollicitations, métiers, 1530-1660»; «Le livre: formes et usages, 1530-1660») qui s’ordonnent dans une structure savante et mettent l’accent sur des problèmes jusqu’alors peu connus. Si la chronologie est respectée comme il se doit, elle ne sert que de support à des variations qui se mêlent et se croisent, sans jamais se répéter. De même, si le fil conducteur n’est pas la seule fabrication du livre, elle est traitée longuement: du manuscrit (Jean Vezin) à l’incunable et aux livres du XVIe siècle (Jeanne-Marie Dureau, Jeanne Veyrin-Forrer et Henri-Jean Martin), ainsi que le monde des imprimeurs: au temps de Robert Estienne (Henri-Jean Martin) et des humanistes, à Paris (Annie Charon-Parent) et à Lyon (Natalie Zemon Davies). Mais c’est bien davantage le commerce et les rapports du livre avec ses clients qui tissent une trame intelligente, participant à tous les aspects, économiques, sociologiques et culturels d’une civilisation qu’il a marquée profondément. La longue gestation de l’édition à l’époque médiévale est décrite par Pascale Bourgain, complétée par l’étude des index (Richard et Mary Rouse) et des manières de lire (Paul Saenger) qui placent le lecteur face à la rugueuse matière du livre, et qui sont des signes tangibles de la lente évolution que l’imprimerie concrétisera et accélèrera. Le lecteur, l’intermédiaire entre les façonniers et la bibliothèque, le troisième larron, est au cœur de cette Histoire de l’édition, et on sait gré aux auteurs de lui avoir accordé une place aussi importante. Car l’édition ne serait rien sans la perception par les fabricants (imprimeurs et éditeurs) des besoins de ces lecteurs des XVIe et XVIIe siècles qui influent sur la production et que ces analyses cernent avec acuité. Lecteurs protestants (Francis Higman), lecteurs catholiques (Denis Pallier), à Paris mais aussi en province (Pierre Aquilon); lecteurs face à la présentation matérielle du livre (Albert Labarre, Roger Laufer), à sa reliure (Jean Toulet), à son illustration, que ce soit l’enluminure (Hélène Toubert) ou la gravure (Michel Pastoureau), à son contenu intellectuel enfin (Dominique Coq) et au développement de la presse (Roger Chartier). Trois grandes synthèses consacrées à «l’imprimé et ses lectures» viennent clore ces diverses analyses: «livres et société» (Henri-Jean Martin), «le livre et la culture savante» (Elisabeth L. Eisenstein), et «stratégies éditoriales et lectures populaires» (Roger Chartier); elles montrent parfaitement les influences réciproques du livre et de son public. Entre l’époque du manuscrit et la publication des Provinciales de Pascal qui marque le terme de ce premier volume, on assiste à la conquête des marchés du livre tout autant qu’à la maîtrise de sa forme, et à la définition progressive d’un rôle que les imprimeurs lui ont dévolu avant d’être relayés par les éditeurs au XVIIe siècle (Bernard Barbiche). En adoptant le parti d’étudier le livre sous l’angle de l’édition, et en l’inscrivant dans le contexte général des sociétés françaises, les auteurs ont débordé largement l’histoire d’un simple moyen de communication. Et si toutes les contributions n’ont pas toujours la même dynamique, l’architecture même pallie ces petits défauts et confère à l’ensemble une homogénéité dans la conception d’une autre histoire des livres dont le mérite revient aux directeurs de cette entreprise. L’ouvrage est complété par un tableau chronologique fort complet, une bibliographie, un index, et une illustration remarquable d’originalité: elle contribue aussi à faire de ce volume un instrument de référence et de recherche. On regrettera cependant une présentation matérielle surprenante par l’absence complète de marges qui alourdit la mise en page et ne facilite pas toujours la lecture; mais ce détail ne doit pas faire oublier l’événement que constitue la publication de cette histoire qui sait être un bilan et une prodigieuse source de perspectives nouvelles.

[Jean-Marie ARNOULT. “Histoire de l’édition française” (reseña), in Bulletin des bibliothèques de France, nº 1, 1984, p. 80]

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