✍ Les Usages de l’imprimé [1987]

por Teoría de la historia

UnknownCet ouvrage, qui regroupe neuf contributions, est le résultat de travaux menés dans le cadre de deux séminaires de l’École des hautes études en sciences sociales, tenus par Roger Chartier et Christian Jouhaud. Il s’agit volontairement d’études de cas, précises, localisées, rassemblées en trois groupes significatifs : le premier traite des livres qui nourrissent l’imaginaire, le second des livres religieux, le troisième de l’imprimé politique. Trois genres qui parlent à l’imaginaire pèsent lourd dans la production imprimée : la vie de saint, l’occasionnel et le conte. Sur deux exemples d’hagiographie caractéristiques de la politique éditoriale des Franciscains, Alain Boureau fait apparaître des volontés et desseins religieux mais aussi civiques et économiques. De même Roger Chartier s’attache à situer un «discours merveilleux» à la fois dans la longue durée de son thème, le pendu miraculé, et dans la conjoncture historique. Dans une étude plus ample Catherine Velay-Vallantin retrace l’histoire éditoriale des contes de Perrault. Entrés en littérature à la fin du XVIIe siècle, ils vont toucher jusqu’au XIXe siècle un vaste public, grâce à la Bibliothèque bleue et à travers des remaniements où l’oralité reprend ses droits. De l’imprimé religieux, les auteurs ont retenu trois usages : liturgique, rituel, hérétique, en mettant l’accent sur des exemples de lecture personnelle. A travers la prolifération des livres d’heures, les plus communs de tous les livres de la pratique religieuse, Paul Saenger montre brillamment le passage entre le XIVe et le XVIe siècle de la « prière de bouche » à la « prière de cœur », lié au progrès de la lecture silencieuse. La fusion entre la prière et ce nouveau mode de lecture, l’intimité avec le livre modifient alors les relations entre officiant et laïc. Les chartes de mariage sont des documents plus rares, encore que l’usage de ces documents imagés, témoins d’un engagement personnel et conservés précieusement, ait touché une large part de la France méridionale. Sur l’exemple des chartes lyonnaises, Roger Chartier décrit la large appropriation, dans toutes les couches de la société, d’une imagerie d’enseignement pastoral. A l’encontre, dans le climat de conversion militante au catholicisme qui règne en Bohême au XVIIIe siècle, lire, écouter des lectures et acheter des livres sont des signes d’hérésie. Marie-Élisabeth Ducreux retrace dans ce cadre la circulation de l’écrit par héritage, achat ou copie, l’apprentissage de la lecture, la transmission orale et la mémorisation, l’usage enfin du livre comme outil de conversion. A l’instrument d’acculturation religieuse s’oppose ici le livre, recours secret contre une conversion forcée. La troisième partie aborde le massif touffu de l’imprimé politique, en examinant les placards, les emblèmes et enfin la floraison de textes, illustrés ou non, autour d’un grand événement. Christian Jouhaud analyse dans des contextes précis (la fin de la Ligue en 1594, l’assassinat de Concini en 1617) l’image d’actualité, lisible et persuasive, non revendiquée spécifique d’une date. Issus d’Alciat, les emblèmes ont fait l’objet en deux siècles de deux à trois mille recueils. Alain Boureau montre comment le genre capte l’héritage intellectuel de l’exégèse chrétienne au bénéfice de la religion (les catéchismes illustrés représentent 50% du corpus), mais aussi de la réflexion politique laïque, et la promotion progressive de l’image aux dépens du texte, de l’emblème à l’illustration courtisane du XVIIe siècle. Des milliers de pages ont entrepris, de la fin de 1628, après le siège de La Rochelle, au début de 1629, la glorification du pouvoir royal. Christian Jouhaud examine la rencontre entre les différents types d’imprimés : impressions officielles, récits officieux mais cohérents, louanges, histoires, prédictions, anagrammes et surtout Entrée offerte au Roi, qui n’est pas complète sans le livre qui raconte et explique. Les études proposées diffèrent assez fortement. Les unes portent sur un événement, un occasionnel, d’autres sur un large champ chronologique, la majorité se situant dans le cadre français. Elles ont cependant de nombreux points communs : le souci de comprendre les usages de l’imprimé, l’importance reconnue à l’image (placard politique, image religieuse, illustration du livre, devise) et à ses fonctions diverses, l’attention aux liens conservés entre l’imprimé et les formes orales. Les auteurs ont des méthodes communes : l’approche de l’imprimé dans un cadre localisé, précis, qui permette d’identifier les desseins qui sous-tendent une publication ou une diffusion, de faire l’inventaire des variantes d’un texte qui portent des sens ou des emplois nouveaux. Destiné à des spécialistes, ce recueil propose deux types d’enquêtes, à partir des objets imprimés et de ce qui limite l’appropriation du lecteur (dispositifs typographiques, transformation des textes), à partir de l’étude des pratiques de lecture, différentes selon les époques, les confessions, la condition, l’âge… La multiplication des facettes rend parfois la lecture aride, mais ces études de cas à valeur exemplaire en engendreront sans doute beaucoup d’autres au bénéfice de l’histoire du livre.

[Denis PALLIER. “Les usages de l’imprimé” (reseña), in Le Bulletin des bibliothèques de France, n° 1-2, 1988, pp. 147-147]