✍ La reconstruction du parti socialiste, 1921-1926 [1976]

por Teoría de la historia

27246100113650L-1Les premières années de la SFIO [Section française de l’Internationale ouvrière] après la scission de Tours ont été jusqu’ici singulièrement délaissées par l’historiographie. L’attention des historiens des années vingt se polarisait de préférence sur la naissance du phénomène communiste et les conditions de l’implantation du Parti communiste en France. Il y a sans doute des raisons idéologiques à cette lacune de l’historiographie ; les socialistes qui avaient choisi de maintenir la «vieille maison» faisaient un peu figure de «vaincus de l’histoire» face à ceux qui avaient rejoint le nouveau parti, auréolé par les succès de la Révolution en Russie. En outre, la réputation de faiblesse théorique de la SFIO face à ceux qui se réclamaient de l’exemple bolchevik est pour beaucoup dans le désintérêt manifesté par les historiens pour le socialisme français. On sait donc particulièrement gré à Tony Judt d ‘avoir étudié cette période obscure de la SFIO, celle des années 1921-1926. A lire l’excellent ouvrage qu’il a écrit on comprend combien ces années de «reconstruction» ont été déterminantes pour l’avenir du socialisme français. L’auteur étudie d’abord les conditions dans lesquelles s’est effectuée la reconstitution de l’organisation du Parti à Paris et sur le plan régional, la situation du Populaire et de la presse, ainsi que le fonctionnement de la discipline interne. Une des parties les plus stimulantes et riches de l’ouvrage porte sur l’idéologie de la SFIO. A cette occasion, l’auteur remet en cause un certain nombre d’idées reçues sur l’absence totale de la théorie dans la SFIO de l’époque, ou du moins sur son indigence en ce domaine, et sur son attachement purement nominal au marxisme. T. Judt pense que ce type de critiques provient de l’incapacité à estimer la complexité de la pensée de la SFIO et à la situer dans sa tradition et son devenir. Le début des années vingt fut, selon lui, d’une importance considérable dans l’évolution de la doctrine : «Ce fut à cette époque que, pour la première fois, le Parti fit la synthèse des traditions d’idéalisme républicain et de matérialisme économique simplifié qui s’étaient rencontrées mais n’avaient pas fusionné dans les années d’avant guerre». Il étudie cette synthèse non pas seulement chez Léon Blum mais chez nombre d’autres socialistes de moindre envergure qui, « par leur acceptation et leur répétition de la théorie générale», donnèrent à celle-ci son armature militante. Et l’auteur, en rappelant ce qu’était le socialisme auquel les mainteneurs de la «vieille maison» voulaient rester fidèles, fait justice de «la réputation imméritée d’ignorance doctrinale de la SFIO». Il évoque ainsi, en des pages lumineuses, la synthèse spécifiquement française de l’idéologie socialiste : la «tradition républicaine» ; l’interprétation jaurésienne de Marx (que Blum n’a fait que recueillir). La combinaison était certes fragile avec le marxisme de Guesde tel qu’il avait pénétré la SFIO avant 1914, marxisme caractérisé par un déterminisme simplifié et un matérialisme économique. L’auteur souligne avec raison le rôle de la référence marxiste au sein de la SFIO, aussi bien du côté des anciens guesdistes que de celui de Léon Blum, ainsi que l’écho rencontré dans le parti français par les grands débats du mouvement socialiste (Kautsky, O. Bauer). «Sans Marx comme référence constante, les socialistes français seraient devenus ce que chaque tendance aurait voulu faire d’eux, ce qui signifie, dans le contexte politique français de 1921 , que sans Marx les socialistes français n’auraient rien été du tout. Et ce danger, après une scission désastreuse, était beaucoup trop réel pour qu’il fût possible d’ abandonner Marx». Si l’auteur insiste sur la doctrine de la SFIO, ce n’est point tant à cause de l’originalité de cette dernière «qu’en raison du rôle prédominant qu’elle a joué dans le Parti, et des erreurs la concernant». Pour lui, il est impossible de comprendre la complexité de l’équilibre que le Parti essayait de maintenir dans ses relations avec les communistes, les radicaux et le gouvernement français si l’on ne saisit pas le rôle d’ancrage que jouait la doctrine par rapport à la détermination de la politique. Les chapitres suivants retracent les prises de position de la SFIO en politique intérieure (problèmes de la réforme constitutionnelle, de l’enseignement et de la laïcité, des nationalisations, des réformes sociales), en politique étrangère (problème des réparations, attitude vis-à-vis de l’Allemagne). La partie suivante de l’ouvrage, intitulée «Un équilibre précaire», traite des relations de la SFIO avec l’Internationale ouvrière socialiste, de celles des socialistes et des communistes ; la dernière partie cherche principalement à élucider les types de contrainte que le système politique français a fait peser sur la SFIO, («cartels, soutien et participation»). Au terme de son étude, T. Judt a montré de façon convaincante que ces années de renaissance du socialisme français contiennent «en puissance les divisions et les problèmes qui allaient l’assaillir tout au long de son histoire». Entre 1921 et 1926, sous la pression d’une «tradition vivace, de militants attentifs et d’un parti communiste réussissant à survivre, la SFIO dut reconstituer son statut d’organisation révolutionnaire et se manifester comme une force d’opposition résolue au système politique et social existant». C’est cette obligation d’affirmer ses fins révolutionnaires qui marque durablement, pour l’auteur, le destin de la SFIO : celle-ci fut constamment confrontée par la suite au problème de la ligne de partage entre ce projet révolutionnaire et son projet possibiliste. Pour comprendre quelque chose à la SFIO des années vingt, il faut, selon l’auteur, penser, avec les différences qui s’imposent, au parti communiste aujourd’hui. Ce livre doit être tenu pour une contribution essentielle à l’étude du rôle et de la place du parti socialiste français dans tout l’entre-deux-guerres. Il insiste avec raison sur la permanence des idées et la volonté des hommes (à ce propos, ce n’est pas un des moindres mérites de l’auteur d’avoir évoqué tous ceux que la personnalité intellectuelle de Léon Blum a éclipsés aux yeux des historiens, et notamment Paul Faure). Cet ouvrage qui s’attache modestement au début des années vingt -mais avec quelle intelligence historique!- est un de ceux qu’il faut lire pour pénétrer dans les traditions et dans l’univers du socialisme français. Ainsi devient plus compréhensible cette histoire qui est, selon la belle expression de l’auteur, celle «des origines recommencées».

[Nicole RACINE-FURLAUD. “Judt, Tony. La reconstruction du parti socialiste, 1921-1926. Préface de Annie Kriegel” (reseña), in Revue française de science politique, vol. XXVII, nº 3, 1977, pp. 460-462]

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