✍ Représentation et vouloir politiques. Autour des États-Généraux de 1614 [1982]

por Teoría de la historia

9782713207952FSLes problèmes touchant à l’expression de l’opinion publique et aux institutions représentatives dans la France d’Ancien Régime préoccupent les érudits. Roger Chartier a fait le point des théories émises à ce sujet en ce qui concerne la période cruciale qui suit la mort d’Henri IV (1610) dans un article de la Revue d’Histoire moderne et contemporaine (t. XXIII, janv.-mars 1976, pp. 68-79), en rendant compte de l’ouvrage de J. M. Hayem, France and the Estates General of 1614. Cambridge Un. Pr., 1974, 334 p., remettant en honneur une période oubliée depuis longtemps mais d’une importance considérable, même si l’on ne suit pas l’explication d’ensemble tentée par A. D. Lublinskaja, dans un ouvrage paru en russe en 1959 : l’auteur y voyait «le point culminant de deux conflits socio-politiques, celui qui faisait s’affronter l’aristocratie feodale et l’absolutisme en construction, celui qui opposait l’ancienne noblesse d’épée et les officiers de la nouvelle noblesse». C’est dire tout l’intérêt de la réponse qu’apportent, par les textes, les deux auteurs du livre qui nous occupe, fruit d’une enquête collective dont la méthode est précisée. À la base, un projet ambitieux : l’étude systématique du vouloir politique dans l’ancienne France. Une source: d’abord la lecture des grandes oeuvres ou écrits circonstanciels (Seyssel, Montesquieu…), ensuite le matériau fourni par les consultations provoquées par la monarchie à l’occasion des États généraux, écrits sans périodicité dont il reste à apprécier la légitimité, l’autonomie, la vérité ou mieux l’objectivité dans une comparaison entre «discours» et «réalité». De là, une série d’études recueillies dans cet ouvrage. En prélude: le rappel des États aux XVe et XVIe siècles (peut-être un peu lointains?) de Neithard Bulst, Vers les états modernes: le tiers état aux États généraux de Tours de 1484; et de J.-M. Constant, Le langage politique paysan en 1576: les cahiers de doléances des bailliages de Chartres et de Troyes qui rappelle la thèse de cet auteur sur Nobles et paysans en Beauce aux XVIe et XVIIe siècles (Univ. de Paris IV, 1978. Lille 1981, chap. «Le pouvoir paysan face à la ville»). Vient ensuite l’étude proprement dite de la convocation et des doléances de 1614. Roger Chartier étudie les formes politiques de la convocation, en soulignant combien, malgré les apparences, les mécanismes mis en oeuvre ordonnent un système représentatif tout autre que celui de 1789. Denis Richet précise l’attitude de Paris -le cahier a posé des problèmes de lecture, d’intelligence du texte, de formalisation, de traitement…- et rappelle les critiques de Roland Mousnier formulées lors de la soutenance de la thèse de Jean-Marie Constant au sujet de la méthode employée. Les doléances rurales – celles du bailliage de Troyes – sont analysées par Roger Chartier, qui étudie également «la noblesse et les États de 1614», en posant le problème: réaction aristocratique ou non ? Il s’agit avant tout «d’une remise en ordre du corps social». Sont rappelés les travaux de D. Bitton (The French Nobility in Crisis 1560-1640). Stanford Un. Pr., 1969, de J. B. Wood pour la noblesse dans l’élection de Bayeux 1463-1666 (Princeton Unv. Pr., 1980), de J. H. M. Salmon, «Storm over the Noblesse» (Journal of Modern History, 53, 1981), sans oublier Y. Durand et R. Mousnier. Nous sommes ici au centre d’un débat essentiel sur la formation et l’évolution de la société française à un moment particulièrement significatif de son histoire. Suit une étude régionale de Claude Grimmer, Conflits et doléances en 1614, le cas de la Haute Auvergne, où éclate la rivalité de deux villes, Saint-Flour et Aurillac, et où se précisent les éléments d’un «caractère auvergnat» déjà bien mis en lumière par Abel Poitrineau. Le problème des routes et des communications eût gagné à être analysé d’une manière plus systématique en fonction des résultats du Colloque de Flarans (1980). Suit enfin une dernière analyse extrêmement percutante et suggestive de Denis Richet sur La polémique politique en France de 1612 à 1615. La méthode d’analyse est démontée; il s’agit, par l’établissement d’une série de tableaux, de mesurer, dans l’expression politique, selon des axes essentiels – les questions des «sondages» – l’impact de la conscience historique sur les «fabricants d’opinion du XVIIe siècle à ses débuts». Sans que ces résultats aboutissent à révolutionner ce qu’on savait déjà- attachement à une monarchie absolue mais réglée par des lois fondamentales, défense des doctrines gallicanes… -ces analyses quantitatives mais finement nuancées précisent certaines données, établissent les pondérations et les hiérarchies nécessaires, attirent l’attention sur ce refus du changement qui, chez beaucoup d’auteurs, condamne la «mobilité sociale» : «c’est chose toute visible que le change des conditions ruine et désole les meilleures et plus anciennes familles…». Au total un ouvrage neuf, incisif, fruit d’une méthode originale d’enquêtes de travail en équipes, de réflexions en séminaires, excellente introduction à la connaissance de la société française, à un moment où les rapports de force ne sont pas encore cristallisés, et après les dures épreuves de la Ligue et des Guerres de religion qui constituent la trame sous-jacente de la mémoire collective, dans ses rapports avec le Pouvoir (Colloque de Strasbourg 1981, pour la période 1650-1750).

[Georges LIVET. “Chartier (Roger) et Richet (Denis). Représentation et vouloir politiques autour des États généraux de 1614” (reseña), in Revue belge de philologie et d’histoire (Bruselas), vol. LXIV, nº 4, 1986, pp. 864-865]