✍ Les Universités européennes du XVIe au XVIIIe siècle. Histoire sociale des populations étudiantes (II). France [1989]

por Teoría de la historia

RevelHistoireSocialeCe volume forme le pendant, pour la France, du diptyque sur les populations étudiantes en Europe, paru en 1986 et traitant des étu diants d’Allemagne, de Bohème, d’Italie et des Pays-Bas. Jacques Verger se demande d’abord, dans «Les universités médiévales : intérêt et limites d’une histoire quantitative. Notes à propos d’une enquête sur les universités du Midi de la France à la fin du Moyen Âge» (pp. 9-24), s’il est possible de faire des études quantitatives sur les universités médiévales, à l’instar des travaux de L. Stone pour l’époque moderne. À titre d’exemple, J. Verger se limite à sa propre enquête sur les universités méridionales. Après la présentation et la discussion des sources, dont les rotuli ou rôles de suppliques vaticanes sont des plus importantes, il décrit les deux directions dans lesquelles une approche statistique paraît devoir se développer. Les sources disponibles permettent en premier lieu de donner une statistique globale des universités : les effectifs totaux des universités, le recrutement géographique et l’importance relative des diverses facultés au sein de l’université. Sans toutefois disposer de sources sérielles continues, il est possible d’apprécier les contours et le poids du groupe universitaire et de dégager les grandes lignes de ses structures internes. Il s’avère beaucoup plus difficile de faire une étude prosopographique des populations étu diantes au Moyen Âge. Non seulement nous ne disposons pas de sources suffisantes pour établir cette prosopographie, mais la tâche se révèle trop gigantesque pour être menée à bien. Pourtant, il reste possible de discerner des tendances, qu’il faudrait intégrer à la situation de l’ensemble de l’Occident médiéval. Il est ainsi impossible de reconstituer l’origine sociale des étudiants, à l’exception des nobles. Les données sur l’âge des étudiants fournissent trop peu de renseignements -bien que ceux-ci soient intéressants- pour autoriser des conclusions de portée générale. Des renseignements sur le cursus d’études et les taux de succès sont, par contre, plus faciles à retrouver. Pour diverses raisons, la reconstitution des carrières individuelles est quasi irréalisable. Si on peut encore obtenir quelques résultats pour les gradués en droit, il est selon lui impossible de retracer les carrières des étudiants étrangers, dispersés dans l’Europe entière, ainsi que des ratés du système universitaire qui passent dans l’anonymat. Il faut donc se contenter de quelques sondages et essayer d’en tirer des conclusions plus générales. En guise de conclusion, J. Verger insiste sur les mérites des méthodes quantitative pour l’histoire des universités médiévales. Bien qu’incomplètes et discontinues, les données statistiques permettent d’homogénéiser l’information, de comparer et de compenser les études monographiques au cadre stérilisant. Je me suis attardée sur cette première contribution parce qu’elle donne des réponses nettes et nuancées à des questions et des problèmes auxquels les médiévistes de l’histoire des universités se voient régulièrement confrontés. En outre, beau coup de ces problèmes «médiévaux» valent aussi pour l’époque moderne, bien qu’alors les sources soient plus abondantes. La contribution de Dominique Julia et Jacques Revel, «Les étudiants et leurs études dans la France moderne» (pp. 25-486) montre dans quelle mesure les méthodes statistiques sont applicables à la France de l’Ancien Régime. Cette contribution est en fait un livre en soi, divisé en plusieurs chapitres. Le contenu en dépasse les frontières de la France. Les auteurs donnent d’amples exemples pour d’autres pays de l’Europe, pour autant qu’ils disposent d’une littérature appropriée et d’ exemples éloquents. La situation française est ainsi placée dans son contexte international. Comme cette enquête fait suite à celles du premier volume mentionné ci-dessus, nous connaissons maintenant, pour presque toute l’Europe, les conjoncture universitaires de la fin du Moyen Âge jusqu’à la fin de l’Ancien Régime (chap. 5, pp. 303-486, avec annexes statistiques). Un beau status quaestionis sur les recrutements et les conjonctures des populations étudiantes peut se lire aux pages 353-355. Les auteurs attirent l’attention, notamment à la suite de R. Chartier, J. Revel et W. Frijhoff, sur les dangers des statistiques simplifiées. À part le problème des sources (voir, à ce sujet, les pp. 28-32), il est nécessaire de bien connaître le système de l’immatriculation et de la graduation dans chaque université. En outre, il faut tenir compte de la mobilité des étudiants. La pratique de la pérégrination académique s’est profondément renouvelée tout au long de la période moderne. Il faut voir clair dans les mécanismes sociaux et culturels pour pouvoir interpréter les nombres d’étudiants dans le temps et dans l’espace. Faute de connaître les taux de pérégrination, le calcul des effectifs reste fallacieux. Dans le premier chapitre sur les pérégrinations académiques aux XVIe-XVIIIe siècles (pp. 33-106), Julia et Revel donnent un aperçu de la tradition pérégrinante aux XVe et XVIe siècles, et de la réorganisation des aménagements de la carte universitaire aux deux siècles suivants. Les auteurs décrivent notamment la pérégrination médicale (ex. Paris, Montpellier, Caen), le réseau réformé des étudiants français (ex. Leiden, Bale, Heidelberg, Genève), les circuits de complaisance où l’on peut obtenir des grades à bon marché (ex. Reims, Orange, Dole, Pont-à-Mousson) et le Grand Tour. D. Julia et J. Revel soulignent, tout au long de leur étude, le caractère très différent des facultés et de leurs populations. Si les études et les étudiants en droit (ch. 2, pp. 107-190), en théologie (ch. 3, pp. 191-242) et en médecine (ch. 4, pp. 243-302) ont droit à une analyse nuancée, les étudiants es arts sont presque complètement délaissés. Je ne comprends pas bien le motif pour lequel les auteurs n’ont pas consacré quelques pages aux facultés des arts en expliquant les raisons pour lesquelles elles n’ont pas été prises en considération. Pour un lecteur peu familiarisé avec le monde universitaire à l’époque moderne, cette absence peut prêter à confusion. Une autre absence importante qu’il faut noter -et qui concerne d’ailleurs tout le livre- est celle des index. Cette contribution est tellement riche en données, souvent inattendues, sur des universités particulières, françaises et étrangères, qu’il serait souhaitable de pouvoir les retrouver grâce à un index de lieux bien conçu. L’enquête réalisée par D. Julia et J. Revel sur la fréquentation universitaire des Français montre qu’en France, on ne peut pas parler d’une révolution éducative aux alentours de 1600, mais plutôt de fluctuations cycliques, dont on peut expliquer les hausses et les baisses. Elle réfute donc la thèse de L. Stone, point de départ de cette enquête. La troisième contribution, de Laurence Brockliss, «Patterns of Attendance at the University of Paris 1400-1800» (pp. 487-526), est la version révisée de l’article paru dans The Historical Journal [n° 213, 1978, pp. 503-544]. La contribution est, en somme, le développement détaillé de l’enquête de D. Julia et J. Revel pour Paris (passim). Tout comme Julia et Revel, L. Brockliss considère les facultés séparément ; il y inclut la faculté des arts. La courbe des effectifs, des immatriculés et des gradués est différente pour chaque faculté, et elle montre des changements assez importants dans le temps. Tout comme les autres auteurs, L. Brockliss éprouve des difficultés à reconstituer l’origine sociale des étudiants et leurs carrières. Pour des raisons d’ordre pragmatique, les auteurs doivent se contenter largement des renseignements que les sources universitaires leur procurent. C’est probablement une explication aux similitudes des données, bien que L. Brockliss conclut son exposé en remarquant que l’université de Paris ne constitue pas un exemple des autres universités françaises. L’alma mater parisienne doit plutôt être comparée avec les autres grands centres faisant partie de la latinité européenne comme Oxford, Cologne, Louvain, Heidelberg, Vienne et Bologne (p. 516). Dans la dernière contribution, L. Brockliss se focalise sur un groupe précis de la population étudiante parisienne, les étudiants britanniques «The University of Paris and the Maintenance of Catholicism in the British Isles, 1426-1789: A Study in Clerical Recruitment» (pp. 577-616). Les sources sont suffisamment abondantes pour permettre une analyse détaillée du recrutement géographique et social des Anglais, des Écossais et des Irlandais étudiant à Paris. En outre, Brockliss a recueilli assez de renseignements sur les carrières ultérieures des sujets britanniques pour apprécier la place que le studium parisien a joué dans la vie publique et religieuse des îles britanniques. L. Brockliss compare la situation avant et après 1554 (année de l’introduction du serment d’adhésion à la foi catholique). Les changements ne se sont pas opérés dans les nombres, qui restent assez constants, mais bien dans le recrutement géographique et social, et dans les carrières. Bien que d’une manière différente pour les trois pays, l’université de Paris, tout comme d’ailleurs l’université de Douai, a joué un rôle important dans la survie du catholicisme dans les Iles britanniques. Selon Patrick Ferté, «La population étudiante du Rouergue au XVIIIe siècle» (pp. 527-575), l’analyse de la population étudiante ne prend toute sa valeur que si on peut la confronter à la population régionale dont elle est issue et dont elle est l’une des élites privilégiées (p. 527). Grâce à des dépouillements systématiques antérieurs, un recensement exhaustif a pu être réalisé pour les étudiants du diocèse de Rodez. Les données statistiques sont basées sur le dépouille men- tpo ur trois séquences décennales – des registres d’immatriculation et des graduations des quatre universités les plus fréquentées, Toulouse, Cahors (jusqu’en 1751), Montpellier et Paris. Il en ressort que l’image d’un Rouergue arriéré et illettré est fausse. Le Rouergue était à la fois sous-alphabétisé et «sur-universitarisé» (p. 566), avec une moyenne de 5,5 étudiants universitaires sur 100 garçons de 20 ans, ou le double si on compte les séminaristes et «philosophes». P. Ferté analyse systématiquement un des volets de ce diptyque, celui des universitaires (leurs nombre, études, origines géographique et sociale, carrières laïques et ecclésiastiques). L’autre volet, celui du « peuple » inculte et analphabète, reste complètement dans l’obscurité. Le lecteur se demande, en lisant les pages sur la surproduction de lettrés rouergats, quel est le fondement de la légende de l’obscurantisme et de l’arriération de la région. En outre, il est dom mage que l’auteur n’ait pas confronté ses résultats avec la thèse des intellectuels frustrés, élaborée par R. Chartier dans le premier volume. Cette contribution sur la population universitaire rouergate confirme en tout cas les résultats des enquêtes effectuées par D. Julia, J. Revel et L. Brockliss sur les glissements dans le choix des études, profanes et religieuses, et sur la place de l’université de Paris dans la stratégie des carrières. Quelles conclusions générales peut-on tirer de ce riche volume? En premier lieu, tous les auteurs ont reposé le problème des sources. Non seulement nous disposons pour les universités françaises de relativement peu de sources sérielles, notamment parce qu’il n’y avait pas d’obligation de tenir des registres d’inscription mais, ce qui est pire, relativement peu de ces sources ont été éditées. Sans m’arrêter à la situation quasi exemplaire des éditions de sources universitaires pour le Saint-Empire, je voudrais évoquer la manœuvre de dépassement que les collègues italiens sont en train d’effectuer dans ce domaine. Une des conséquences de cette situation est le fait que les universités qui disposent de sources éditées sont plus étudiées, et donc mieux connues. Nous rencontrons toujours les mêmes exemples, pour les mêmes universités, non seule ment dans ce volume, mais dans la littérature en général. C’est un des grands mérites de l’Histoire sociale des populations étudiantes qu’elle soit largement basée sur des sources inédites, jusqu’alors à peine exploitées. En second lieu, ce volume, tout comme le premier, démontre la valeur des études prosopographiques pour des recherches quantitatives et qualitatives d’une certaine envergure. Malheureusement, il s’avère aussi que pour la France, on dispose de très peu de répertoires prosopographiques ou de dictionnaires biographiques spécialisés. Pour cette raison, les auteurs de ce(s) volume(s) ont présenté des données quantitatives sur l’origine sociale et la carrière des populations étudiantes avec beaucoup de réserves. En outre, comme je l’ai mentionné pour l’emploi des sources, ce sont toujours les mêmes travaux qui sont cités. Finalement, ce livre a une grande valeur méthodologique. C’était d’ailleurs un des buts de cette entreprise. J. Verger a voulu montrer les possibilités et les impossibilités d’une recherche statistique pour le Moyen Âge. D’un tout autre genre est la présentation -méthodologiquement intéressante- d’une reconstruction de la population étudiante dans une région géographique délimitée (article de P. Ferté). D. Julia et J. Revel ont indiqué les possibilités et les pièges d’une étude quantitative de grande ampleur. Par une connaissance approfondie, une analyse scrupuleuse et une interprétation ingénieuse des sources, même défaillantes, un historien peut dégager les tendances et mécanismes d’une évolution historique. C’est ce qui ressort des deux articles de L. Brockliss, mais aussi des autres contributions de ce livre. Dès à présent, les deux volumes de Y Histoire sociale des populations étudiantes constituent un ouvrage de base, du niveau des deux volumes de L. Stone. Ils n’ont pas seulement révisé ou nuancé la thèse présentée par Lawrence Stone, mais ils ont également apporté un affinement dans les méthodes méthodologiques et dans l’interprétation des données quantitatives. Il est seulement regrettable que les éditeurs des deux volumes n’aient pas établi à la fin de ce second volume un bilan d’ensemble de l’enquête qu’ils ont présentée dans l’introduction du premier volume. Les conclusions et la synthèse doivent se lire dans les contributions individuelles.

[Hilde DE RIDDER-SYMOENS. “Dominique Julia & Jacques Revel (Éds.), Les Universités européennes du XVIe au XVIIIe siècle. T.2, Histoire sociale des populations étudiantes, Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1989, (Recherches d’histoire et de sciences sociales ; 18)” (reseña), in Histoire de l’éducation, nº 53, 1992, pp. 65-70]

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