✍ Les Universités européennes du XVIe au XVIIIe siècle. Histoire sociale des populations étudiantes (I). Bohême, Espagne, États italiens, Pays germaniques, Pologne, Provinces-Unies [1986]

por Teoría de la historia

51HWT02M3GLDeux articles et un livre au rôle déterminant dans la réorientation des enquêtes d’histoire sociale de l’éducation à l’époque moderne se trouvent à l’origine de ce volume. Le premier est l’article pionnier de Lawrence Stone (paru en 1964 dans Past & Present) sur la «révolution éducative de l’Angleterre d’entre 1560 et 1640», le second, la thèse exemplaire de Willem Frijhoff (publiée en 1981) sur «la société néerlandaise et ses gradués» de la fin du xvie au début du XIXe siècle, le troisième, enfin, l’article rédigé en commun par Roger Chartier et Jacques Revel (paru en 1978 dans la Revue d’Histoire moderne et contemporaine) qui constatant, chiffres en main, l’attrait persistant à l’époque moderne d’universités dont on avait coutume de dire qu’elles étaient sclérosées et en marge des grands débats politiques et idéologiques, posait la question de leur réalité sociale et définissait un ambitieux projet d’enquête sur «Université et société dans l’Europe moderne». Des deux volumes rassemblant les résultats de l’enquête européenne lancée à l’initiative du Centre de Recherches Historiques de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, le premier à paraître contient neuf études portant sur divers sites européens. Avant même d’examiner les résultats de ces enquêtes, une première constatation s’impose d’évidence : leur extension géographique et chronologique. L’espace géographique couvert s’étend en effet pratiquement à la totalité de l’Europe -à l’exception de l’espace britannique, déjà largement défriché par L. Stone, et de l’espace français auquel sera consacré le second volume-, puisqu’on y trouve aussi bien l’Europe continentale (deux études sur la Bohème, deux sur la Pologne, une sur l’Empire) que l’Europe du NordOuest (un article sur les Provinces-Unies) et l’Europe méditerranéenne (un article sur l’Espagne et un sur l’Italie) ; quant à l’espace chronologique, il va du XVe au début du XIXe siècle et couvre de manière assez équilibrée les trois siècles de la période moderne. Le second apport de cette enquête véritablement européenne est une leçon de modestie et de réalisme. Portée au départ par un projet ambitieux, cette enquête a d’abord dû, pour des raisons de faisabilité, restreindre ses objectifs et se limiter à l’établissement d’une série de mesures aidant à saisir les «populations étudiantes, leur composition, leur importance et leur évolution, leurs cursus et leur avenir». Même dans le cadre ainsi défini, elle s’est par ailleurs trouvée confrontée à de redoutables problèmes de sources et de documentation dont l’introduction de Dominique Julia et Jacques Revel fait la synthèse: inégale abondance des matricules, variations dans le temps et dans l’espace de la qualité et de la pertinence de leurs informations, venant limiter d’autant les possibilités de comparaison et rendant illusoire tout espoir d’aboutir prochainement aux dimensions de l’Europe à des résultats comparables à ceux établis pour les Provinces-Unies par W. Frijhoff. Mais c’est précisément parce qu’elle est apparemment modeste, parce qu’elle a pris les problèmes à bras le corps et qu’au lieu de brûler les étapes, elle a commencé par les repérages élémentaires, avec le souci de la quantification et de la vérification, que l’enquête sur les populations étudiantes de l’Europe moderne est féconde, tant par ses résultats que par les questions qu’elle pose et les perspectives qu’elle ouvre. Un de ses apports les plus intéressants est de permettre de mesurer à l’échelle du continent l’importance de la perigrinatio academica à la fin du Moyen Age et aux débuts de l’époque moderne, mais aussi l’ampleur de son recul plus tard. Le fait est particulièrement patent dans l’Empire dont W. Frijhoff a recalculé de manière convaincante les flux étudiants de 1576 à 1815, de 1580 à 1630, le coefficient d’immatriculation par décennie oscille entre 1,8 et 1,9, ce qui revient à dire que deux immatriculations correspondent à à peine plus d’un étudiant «en chair et en os»; mais à partir de la fin du XVIIe siècle, ce même coefficient n’est plus que de 1,3 à 1,4. L’observation est la même dans les Provinces-Unies, où la perigrinatio «extraordinairement importante aux XVIe et XVIIe siècles», amorce un très rapide déclin après 1650; mais elle vaut également en Italie (49 % d’étudiants étrangers à Padoue en 1592, mais moins de 10 % en 1681), en Bohème (entre 1596 et 1620, on compte deux fois plus d’étudiants originaires de Bohème inscrits dans des universités d’Europe centrale et de Suisse, que de gradués de l’université de Prague) ou à Cracovie (près de la moitié d’étudiants étrangers à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, mais 3 % seulement dès la première moitié du XVIIe siècle). Mais si le reflux de la peregrinatio est général -et paraît bien renvoyer à une mutation structurelle située autour du XVIIe siècle-, son intensité et le moment auquel il survient sont loin d’être identiques : précoce en Italie ou à Cracovie, il est plus tardif dans l’Empire ou dans les Provinces-Unies et n’a par ailleurs pas la même chronologie selon que l’on observe les immatriculés ou les gradués. Dans une perspective d’histoire européenne, la mesure de ces décalages et de ces discordances est tout aussi importante que la mutation globale : pièce essentielle versée au dossier de la constitution des frontières morcellant l’espace européen, elle renvoie à l’existence de deux modèles éducatifs placés en situation de rivalité puis de relève, l’un général, l’autre professionnel – et trace par là même les contours des enquêtes à venir.

[Étienne FRANÇOIS. “Dominique Julia, Jacques Revel et Roger Chartier (dir.), Les universités européennes du XVIe au XVIIIe siècle : t.1, Bohème, Espagne, États italiens, pays germaniques, Pologne, Provinces-Unies” (reseña), in Annales. Économies, Sociétés, Civilisations (Paris), vol. XLIV, nº 4, 1989, pp. 896-898]

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