➻ Jean-Louis Flandrin [1931-2001]

por Teoría de la historia

AVT_Jean-Louis-Flandrin_3895

Jean-Louis Flandrin s’est imposé, dans la droite ligne de l’histoire de la sensibilité préconisée par Lucien Febvre, comme l’un des historiens français de son temps les plus originaux et les plus reconnus à l’étranger. Parti, au début des années 1960, de l’étude du langage de l’amour et du plaisir au XVIe siècle, Jean-Louis Flandrin a vite élargi ses recherches à une histoire de l’amour et de la sexualité appréhendés dans la longue durée de leurs rapports avec les pratiques familiales. Deux auteurs ont particulièrement compté dans l’orientation de ses recherches: Philippe Ariès, dont il a révélé aux historiens le livre pionnier, L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime (1960), par un grand article paru dans les Annales, et John Noonan, historien américain de la théologie de la sexualité qui lui a inspiré son essai sur L’Église et le contrôle des naissances (1970). Du premier, il a retenu le goût de l’immersion dans les textes du passé et l’écoute de leur non-dit d’une manière qui préfigurait la thick analysis de l’anthropologue américain Clifford Geertz. Il a retenu également le besoin de suivre le cheminement des mentalités dans leurs propres temporalités, sans se soucier des découpages académiques. Cette indiscipline à l’égard des conventions universitaires, Philippe Ariès l’assumait sans difficulté comme “historien du dimanche”. Le talent de Flandrin a été de la revendiquer à l’intérieur de sa carrière d’universitaire. Comme Ariès enfin, il a su attirer les historiens vers le secret des dispositions mentales les moins déclarées, à une époque ou l’histoire quantitative triomphante faisait plus confiance aux comportements obligés soumis aux déterminations socio-économiques qu’aux motivations intimes. Comme lui cependant, il a recherché le dialogue avec la démographie historique, alors en plein essor. Son livre Familles ; parenté, maison, sexualité dans l’ancienne société (1976) confronte les découvertes des démographes sur les structures des ménages, sur le mariage tardif ou sur l’apparition précoce de la limitation des naissances en France, avec les normes juridiques et religieuses, afin de mettre en évidence le jeu subtil des arrangements individuels avec le désir. Chez John Noonan, il a appris à déchiffrer l’héritage normatif de l’Église, dont l’attention obsessionnelle aux pratiques sexuelles a remodelé la libido du monde chrétien (ce dont témoigne son livre Un temps pour embrasser; aux origines de la morale sexuelle occidentale, 1983). Il a appris aussi à retrouver dans les silences de ces mises en garde les éléments d’une stratégie du plaisir ; quitte parfois à supposer l’invérifiable. Ses hypothèses ont été parfois risquées. Sa démarche est forte et son historicisation des conduites sexuelles (Les Amours paysannes XVIe-XIXe siècles, 1975, et Le Sexe et l’Occident, 1981) particulièrement féconde. À la différence de Foucault, venu bien après lui à l’histoire de la sexualité, il ne réduit pas cette histoire à un incessant remaniement des interdits, mais au réagencement, en fonction des contraintes de chaque époque, d’une culture de l’accomplissement de soi par une ascèse du plaisir. “En étudiant les sensibilités et les comportements, écrit-il lui-même, je cherche à savoir comment une culture s’empare des pulsions humaines pour en faire des désirs structurés”. Cette conception optimiste de la culture l’a conduit à élargir à d’autres sujets son anthropologie historique du plaisir et en particulier aux plaisirs de la table. Il a su y mobiliser la même qualité d’érudition en éditant un corpus des textes culinaires de la littérature de colportage, Le Cuisinier françois (1983); en tenant une chronique de gastronomie historique dans la revue L’Histoire sous le pseudonyme de Platine (auteur du premier traité culinaire imprimé). Il y a fait preuve du même non-conformisme dans ses pratiques de chercheur et d’enseignant, en organisant à l’université de Saint-Denis des travaux dirigés de gastronomie historique, forme pionnière de l’histoire expérimentale, très à la mode aujourd’hui. Maître d’oeuvre, avec Massimo Montanari, d’une admirable Histoire de l’alimentation (1996), il y esquisse une sémiologie du goût non pas structurale mais pleinement historique, soulignant les formes de contact entre savoir médical, diététique, symbolique religieuse et habitus gustatif. Il y conte également l’étrange histoire des gestes de table du mangeur occidental, du plat commun du Moyen Âge où les convives se servent avec les doigts au plateau-repas de l’avion ou du MacDo. Jean-Louis Flandrin y retrace l’édification de la cage invisible dans laquelle le mangeur s’est progressivement enfermé avec plats, couverts et précautions d’hygiène individualisés, pour éprouver au milieu des autres, le plaisir de se sentir seul.

[André BURGUIÈRE. “Jean-Louis Flandrin (1931-2001)”, in Encyclopedia Universalis, 2013]