➻ Léopold Genicot [1914-1995]

por Teoría de la historia

GENICOT_LeopoldLéopold Genicot est mort à Louvain-la-Neuve le 11 mai 1995. Il était né le 18 mars 1914 à Forville, dans la province de Namur. Sa réputation s’était répandue dans le monde entier. Du Japon en Amérique, on le tenait pour l’un des plus grands médiévistes de sa génération. Quarante-neuf universités, aux quatre coins de la planète, l’avaient honoré d’une invita tion. Depuis 1960, il était membre de l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique. Un peu plus tard, l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres l’avait élu, l’introduisant ainsi au sein de l’Institut de France. Il appartenait encore à la Medieval Academy of America, à Γ Akademie der Wissenschaften zu Göttingen, à l’Accademia nazionale dei Lincei. Comme il advient quelquefois, le champ de ses recherches s’était circonscrit de très bonne heure. Lorsque, en juillet 1935, il fut, très brillamment, reçu licencié en Histoire à l’Université catholique de Louvain, son mémoire portait sur «les campagnes du Namurois au bas Moyen Âge». Quatre axes sont nettement définis: le pays 22437366natal, d’abord, jalousement chéri; une aire chronologique englobant le XIIIe, le XIVe et la première moitié du XVe siècle; une étude régionale, l’une de ces monographies qui, selon lui, constituent la base nécessaire de tout essai de synthèse; l’histoire économique enfin, pour laquelle il s’était armé en préparant, avec le plus grand succès encore, une licence d’économie politique. La thèse de doctorat qu’il soutint l’année suivante s’intitule La seigneurie foncière namuroise de 1199 à 1425. Et c’est sur la même voie, dans le même cadre qu’il élabora patiemment, depuis son retour de captivité en 1941 jusqu’à la veille de sa mort, les quatre volumes de son grand oeuvre, L’économie rurale namuroise au bas Moyen Âge, dont il n’eut pas la joie de voir paraître le dernier tome. Au cours de ce long, de ce fructueux travail, l’attention de son auteur s’était déplacée peu à peu de l’économique vers le social, dans un projet d’histoire totale qui concéda au fil du temps une place toujours plus large aux attitudes mentales et aux comportements vécus. Cependant, tandis qu’il rédigeait, avec élégance et vivacité – «l’histoire, disait-il, ne peut s’écrire sans chaleur puisqu’elle parle des hommes» -, cet ouvrage admirable d’érudition et d’intelligence, 22656677Léopold Genicot, qui parlait toutes les langues, lecteur infatigable, impitoyable, multipliait les comptes rendus critiques. De son oeuvre, comme de celle d’un Marc Bloch, ces notes dispersées, lumineuses, sévères, pétillantes de malice, constituent une part capitale et trop mal connue. Elles livrent sur la production scientifique mondiale, durant près d’un demi-siècle, le point de vue d’un esprit étonnamment lucide, se glorifiant d’être établi entre l’école historique française dont il saluait l’agilité à poser toujours des questions nouvelles, le goût de l’aventure intellectuelle, à ses yeux parfois téméraire, et l’école allemande qu’il admirait pour son culte de la rigueur, la jugeant aussi trop statique. On aimerait voir ces courts textes rassemblés maintenant en un recueil et publiés. Sur ces lectures, ces réflexions en tout cas, prennent appui les livres où il prit le parti d’exposer ses idées sur l’histoire générale. J’en retiens deux, Le XIII’ siècle européen (1968), et surtout, parce que, comme tant d’autres, j’ai lu et relu avec passion cet essai libre et profond, parce que je m’en suis vraiment nourri quand, un peu plus jeune professeur que lui, je préparais mes cours, Les lignes de faîte du Moyen Âge, sorti des presses en 1950, l’année où je fis sa connaissance. Ces livres, il les écrivit en premier lieu à l’intention de ses élèves. Léopold Genicot, en effet, fut un éminent savant. Il fut aussi, et je crois pouvoir dire avant tout, un maître. Si de 1936 à 1944, contraint par le décès de son père d’utiliser pour gagner sa vie son titre d’archiviste-paléographe il s’occupa des archives de Namur, durant les quarante années suivantes, il enseigna à l’Université de Louvain. Plus de trente mille étudiants l’écoutèrent et l’aimèrent. Car lui-même les aimait. C’était un merveilleux professeur. «Tout ce qui vit, répétait-il, qui grandit, se forme et s’épanouit m’a toujours passionné. Et quoi de plus prenant que de cher cher la façon la plus efficace de modeler de Europa-En-El-Siglo-Xiii-Libro-514111858_MLjeunes esprits, de les habituer à observer, critiquer, discerner, juger, goûter». Soutenu par son épouse, il passa une grande part de son existence en compagnie de ses élèves, jovial, masquant sa timidité sous l’humour. Il se plaisait à rire avec eux, tout en les guidant d’une main sûre et ferme. Féru de pédagogie, il s’efforçait de perfectionner la formation des maîtres, l’enseignement de l’histoire, il composait des manuels, en même temps qu’il rénovait les procédés de la recherche. Persuadé des vertus de l’interdisciplinarité, il créa en 1963 un Centre d’histoire rurale, puis un Centre d’écologie historique, conviant les historiens à travailler de concert avec les géographes, les agronomes, les spécialistes des sciences de la terre. Puisque les historiens édifient leur discours à partir de documents de toutes sortes, qu’il convient de traiter chacun en fonction de ses caractères spécifiques, il inventa d’éditer une collection, la Typologie des sources du Moyen Âge occidental, dont il dressa le plan et rédigea l’introduction en 1972. Dix ans auparavant, il avait été l’un des premiers à proclamer que les historiens ne peuvent se dispenser d’employer l’outil informatique; il s’acharna; il parvint, aidé par Paul Tombeur, à faire entrer en machine tous les textes écrits en latin avant 1200 dans le territoire belge, forgeant ainsi un instrument de la plus haute utilité. Posté lui-même aux avant-gardes de l’innovation, car il avait lu assidûment les Annales des premiers temps, mais inquiet des débordements de la «Nouvelle Histoire», il ne cessait de rappeler à ses disciples, à ses collègues, à ses lecteurs que les historiens ont pour premier devoir de se montrer rigoureux, de veiller très attentivement à contrôler leur imagination, à ne point céder aux tentations de succès trop faciles. Erigeant ainsi au coeur de la méthode qu’il s’appliquait à inculquer, ce principe fondamental, exigeant, salutaire: «ne jamais sacrifier le solide au brillant, l’ancien au nouveau, le qualitatif au quantitatif, l’individu à la masse, l’instant à la longue durée, le hasard à la logique et à la théorie préétablie». Léopold Genicot professeur fut pour moi un modèle. Mais je respectais en lui l’homme de coeur. Il était de grand courage, il l’avait montré durant la guerre, en mai 1940, cité à l’ordre du jour de son corps d’armée pour avoir sur la Lys attaqué et détruit un char allemand qui s’avançait vers son peloton, puis en organisant dans la résistance un service de renseignement contre l’ennemi d’une efficacité singulière, ce qui lui valut d’être de nouveau cité, cette fois à l’ordre du jour de la nation. Tout au long de sa vie, il se dévoua, militant fougueux, infatigable, à la défense et illustration de sa petite patrie, la Wallonie, dont il publia la première histoire en 1973, «livre de ferveur», comme il le qualifiait lui-même. J’enviais sa foi, ce roc sur lequel il avait bâti en 1958, ce bel ouvrage, cher à son coeur, La spiritualité médiévale. J’aimais que cet érudit scru puleux, toujours au labeur, toutefois largement ouvert au monde, fût si sensible à toutes les beautés de la création, j’aimais partager son émotion devant le dépouillement sublime d’un cloître cistercien, ou lorsque nous nous laissions emporter par la musique. Il n’a jamais travaillé seul. Autour de lui s’était tissé un réseau d’amis. Qu’il soit permis à l’un d’eux d’ex primer ici l’admiration, l’affection qu’il vouait à cet homme exceptionnel, et sa peine de l’avoir si tôt perdu.

[Georges DUBY. “Léopold Genicot”, in Revue belge de philologie et d’histoire, vol. LXXIV, fasc. 3-4, 1996, pp. 1075-1077]